chapitre 9

 

04h00 du matin, depuis bien longtemps le soleil ne donnait plus aucune nouvelle, excepté par l’intermédiaire d’un clair de lune tamisé, surplombant les champs. Le vent avait cessé de souffler.
Son pouls était des plus inquiétants, son abdomen marquait un rythme irrégulier, quant à son sourire, il ne manqua jamais à l’appel durant ces deux heures de marche et course intensive. Allongé dans l’herbe, bras étendu, Noah fixa la lune d’un regard perçant, trahissant sa détermination, ses yeux, il se refusa à les fermer. Des larmes neutres se mirent à descendre sur son visage, puis sur sa tempe, pour enfin se joindre à la pluie parsemant l’herbe qui, verdoyante, était bleutée en cette nuit éclairée.

Le soleil, pensa-t-il, l’homme de son rang ne peut décidément pas jouir de pouvoir le contempler. Il nous soumet, nous met à l’épreuve, il n’y a que la lune en ses jours de grâce qui nous offre la possibilité d’entrevoir sa lumière. Nous sommes bien prétentieux…

Son pouls avait perdu de son élancée anarchique, regagnant en partie sa régularité. Il s’appuya sur ses deux bras pour se relever, profitant de ce moment de paix intérieure pour s’éclaircir les idées, tout en laissant ses jambes se remettre de cette traversée pour le moins éprouvante.
Il était arrivé. La gare datait d’avant-guerre, lors des actions de la résistance, elle fut à maintes reprises détruite et reconstruite.  En raison de sa position géographique, cette gare servait quasi exclusivement pour les transports de marchandises destinées aux grandes villes, la province dans laquelle elle était située était productrice de blé et autres céréales. Toutefois bien que rarement, la gare faisait également office de transport en commun, la journée uniquement. En dépit de son cruel manque de passagers, la communauté avait tout de même exigé une ligne qui n’était pas destinée aux récoltes, mais bien aux hommes. Noah avait eu vent de ces informations, en tendant l’oreille aux discussions qui pouvait se faire entres paroissiens. Aussi il en déduisit que le personnel se faisait plus rarement la nuit que le jour. Après tout, les récoltes n’avaient ni billets à réserver, ni places à respecter. Le seul personnel se présentant étaient les conducteurs de camions de marchandises, et une équipe, destinée à transposer les marchandises dans les wagons. Tout ce beau monde n’avait ni raison, ni devoir de surveiller si un passager clandestin venait à s’introduire à bord du train.

C’était une gare ouverte, pour faciliter les va et viens des camions de marchandises.

Une sirène venant de l’un d’eux se mit à retentir, fort. Noah se rappelait l’entendre la nuit au loin, comme un bruit sourd se mêlant au reste des bruits de fond de son ancienne cellule. Tout se présentait merveilleusement bien pour lui, il s’avança au niveau des herbes hautes qui délimitait la route de la végétation, jusqu’à n’être qu’à quelques mètres du train. Par chance, le chargement avait l’air de prendre fin, le personnel se retirait à la suite de la sirène. Noah crut reconnaître ce qui devait être le conducteur du train. Un vieux barbu vêtu d’un veston déchiré sur l’arrière et d’un béret qu’il trouva ridicule, mais se mariant tout compte fait admirablement bien avec le décor pittoresque de la gare. «Toi tu fais bien l’âge de ton train. Pensa-t-il».
Noah se mit à rire, plein d’enthousiasme et d’excitation. Il jubilait à l’idée de filer à tout va derrière ce train en début de course, rattraper ses rêves faits de libertés et de découvertes qu’il avait tant convoités ces dernières années. Son rire s’arrêta net: Le train se mit à crisser. On pouvait le distinguer dans le noir, s’avancer très légèrement, prendre de l’inertie. Noah se leva et commença à marcher au pas. Et enfin par courir, à nouveau.

Dix mètres. il s’était mis à niveau du train, il ne restait plus qu’à s’approcher assez, et empoigner la rambarde d’un des wagon vides. Huit mètres. Un grand coup de sifflet se mit soudain à retentir derrière lui. Jetant un bref coup d’œil, il vit une grande ombre courant à sa poursuite, et à toute allure. Par chance, le crissement des roues masquait aux oreilles du conducteur l’alerte lancée par le gardien. Cinq mètres. L’homme dans la pénombre était à portée de bras, Noah se mit à rire, il se sentait totalement euphorique, pris d’une adrénaline inégalée auparavant, il redoubla d’effort, créant ainsi un écart considérable entre lui et son poursuivant. Deux mètres. Des jurons fusaient, lui-même n’avait jamais encore entendu de pareilles absurdités, mais cessa d’y prêter attention, toutes ces paroles gentiment destiné prouvaient bien que son poursuivant ne pouvait décidément pas tenir le rythme commandité par le train, et fidèlement égalé par Noah. La rambarde était à portée. Il tendit son bras, et à bout de force, se mit à crier. Sans réfléchir aux possibles conséquences, il s’élança. Un moment qui lui parut durer une éternité, toute sa vie future dépendait de cet instant présent, dans le cas où il ne parviendrait pas à ses fins, il se ferait surement rapatrier au monastère, avec une garde renforcée et permanente, ou pire, dans un de ces centres pour dérangés mentaux.

Sa main se mit à sentir le contact froid du métal, et referma aussitôt son emprise. Il put prendre aisément appui sur la petite marche juste en dessous de lui, et de sa main gauche, rabattre la porte coulissante entrouverte, pour enfin s’écraser sur le plancher gras et humide. Ses yeux paraissaient sans vie, perdu dans un paysage défilant, au rythme de son cœur battant. Ses membres ne bougeaient plus, il ne s’était pas entièrement remis de sa précédente excursion, qu’il avait dû reprendre de plus belle afin de ne pas rater son unique chance d’aller de l’avant. Le plancher dégageait une odeur de moisi et d’humidité, pour Noah, cette odeur était le doux parfum de sa réussite. Et même dans cet état plus que dégradant, un sourire sur ses lèvres se dessinait.


 

 

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