chapitre 8

 


Enveloppe charnelle éphémère
Haine éternelle
Enterrement.

Ostéogenèse imparfaite, syndrome de Lobstein, ou communément appelé maladie des os de verres. Ça va faire maintenant dix-huit ans que je traîne cette putain de défaillance physique avec moi, une maladie qui comme son nom l’indique, engendre une malformation du squelette et ce, dès la naissance.
Une chute, une bousculade, un geste trop brusque ou bien même un simple faux mouvement, et je me retrouve dans les mains de ce Dr. Karl, mon médecin presque attitré oserais-je dire. Chaque fois qu’une de ces mésaventures m’arrive, je dois quasi systématiquement passer par lui. C’est un type souriant, trop souriant. Quand je dois, par exemple, lui montrer une fois de plus l’endroit de mes fractures qui se situent souvent au niveau des côtes, quand ce n’est pas les bras qui trinquent, son rictus mêlé de sadisme perdure. Peut-être qu’il prend plaisir à observer et ausculter mon corps à moitié nu si l’on dédaigne le tissu qui couvre ma poitrine inexistante, montrant des hématomes qui n’ont l’air de ne jamais disparaître au fur et à mesure que le temps brode l’histoire de ma vie totalement merdique.
Si vous pensiez que ça n’était qu’une histoire de fragilité, les emmerdes ne s’arrêtent pas là, bien au contraire. Le dysfonctionnement de tout mon squelette a aussi ralenti sa croissance, et de ce fait je suis une personne relativement petite et chétive, tapant dans les 1 mètre 55, et je vous fais grâce de mon poids. Il faut cependant croire que Dieu, si une telle saloperie existe, eut pitié de moi, car ma maladie n’a pas affectée mes proportions. Mes cheveux lisses ne dépassent jamais ma nuque, car j’adore sentir le vent froid dans mon cou, et passer mes mains gelées dessus. A savoir également que je préfère me vêtir le plus possible, avec des gros sweat à capuche. Ça me sert pour donner un peu de volume, pour ne pas voir la peine et la pitié dans les yeux de mon maigre entourage, aussi maigre que moi, c’est vous dire.

Bref, une maladie infantile qui ne se guérit pour l’instant pas encore, et l’espoir ne s’y prête plus. Mais l’heure n’est plus aux plaintes, et n’aurait jamais dû l’être.

Comment peut-on extérioriser autant de haine accumulée, quand on ne peut même pas taper dans son oreiller sans passer par un toubib douteux. Personne n’a jamais été en mesure de comprendre toutes ces merdes.
Cette vie de calvaire aurait pu me courir après pendant encore un bon paquet de temps.

C’est finalement mon grand-père, ce vieux sénile, qui m’avait ouvert les yeux. C’était il y a deux ans, je me souviens encore le voir dans son fauteuil roulant grinçant, tenir dans ces mains ce vieil argentique complètement ringard, un boîtier gris métallique, avec une bande de cuir qui faisait tout le contour, servant à la déco et au confort de la prise en main. Il le tenait comme il tenait à sa fin de vie, il l’observait avec insistance, avec des yeux débordant de questions, de réflexions que seul lui pouvait deviner.
Je n’avais jamais vraiment pu l’approcher auparavant. Quand c’était lui qui sortait de l’hôpital parce qu’il avait, avec l’aide de son escalier complice décidée de rompre avec son fauteuil roulant, c’est moi qui y entrait parce que je m’étais cogné la tête contre je ne sais quels meubles voulant éperdument ma mort.

C’était donc la toute première fois que l’on s’était réellement rencontré, et ce fut à l’occasion de la mort de ma grand-mère, un mois de février. Il ne paraissait pas vraiment triste à l’idée d’être devenu veuf, plutôt impatient de partir je ne sais où, certainement hors de son fauteuil roulant, peut-être même pour aller la rejoindre, qui sait.

Quand je me suis faufilé dans le salon, histoire de montrer à tout le monde que je n’étais pas encore décédée d’une hémorragie interne occasionné par le flirt de mon orteil et d’un coin de meuble, on aurait dit qu’il avait tout de suite senti ma présence. Il me fusilla du regard à peine avais-je fait mon entrée en jeu. Je sirotais mon soda, l’air de rien. Après tout, c’était dans son droit de détester toute cette foule qui faisait des manières aux enterrements sans jamais être présent lors des vraies heures sombres. Je le vois encore marmonner des trucs incompréhensibles dans son semblant de moustache blanche avant de prendre soudainement la parole d’un air grave, et dire:
– Suffit! Qu’on me laisse tranquille ! Allez piailler vos foutaises dehors, j’ai besoin de rester seul !

Il murmura par la suite quelques bribes, chacune de ses fins de phrases se perdaient dans un souffle presque inaudible. Tout le monde osait le regarder d’un air outré, avant de sortir dehors en reprenant de plus belle. Je commençais à suivre le pas, quand il m’a soudainement interpellé:
– Hé, petite! Viens un peu par ici.
Je m’exécutais.
-T’es la fille de ma progéniture, j’me trompe?
Mon silence prononcé lui permit de continuer.
-Il fait trop chaud ici, aide moi à prendre l’air dans l’arrière-cour.
-C’est pas que j’veux pas papy, mais je doute pouvoir te traîner dehors sans me casser un truc.
Il s’exclama:
– J’t’en ficherais des papy moi! Ha… la jeunesse d’aujourd’hui manque bien d’éducation !
On pouvait voir ses yeux briller, comme s’il avait rêvé de sortir ça un jour à sa petite fille. J’aurais préféré autre chose, mais on ne fait pas de meringue avec de la bouse, au même titre qu’on ne peut pas attendre d’un vieux sénile, l’amabilité d’une personne candide. Il faut croire que c’était sa façon à lui d’engager une conversation, et par cet après-midi quelque peu ennuyeuse, j’étais bien décidé à me prendre au jeu.
-Allez, prends les commande et contente toi de pousser, je guiderai les roues.
Sans tarder, j’avais pris en main les poignées en plastique gris à moitié rongées par l’usure. J’éprouvais une petite douleur au niveau de mes avant-bras. En traversant la cuisine comme m’avait indiqué papy, on accédait à l’arrière-cour, un jardin magnifique bien que petit, où séjournaient des jonquilles et des tulipes, ainsi que tout plein d’autres fleurs, n’attendant qu’eau et soleil pour s’épanouir. Pour ce qui était de l’eau, elles n’en recevront plus très souvent maintenant.

– Alors petite, c’est quoi qui te turlupine comme ça?
Sur le coup, j’avais pas tout de suite réagi, ce qui m’a valu une légère tape de sa part sur mon ventre, là où je venais d’être diagnostiqué par Dr. Karl, il avait le don de toucher les points sensibles.
– Comment ça? Ici celui qui devrait aller mal, c’est plutôt vous, non?
J’avais tenté de toucher moi aussi un point sensible, effet non concluant.
– T’occupes pas de moi, je suis en fin de cycle. Personne n’est immunisé contre ça.
Je soupirais.
– Comme si c’était mon cas.
– On ne soigne pas l’incurable, on s’en sert pour se battre.
Cette succession de non-sens commençait déjà à m’irriter.
– J’ai suffisamment encaissé ces derniers temps, j’attends le coup de grâce. Il faut être sévèrement con pour penser se battre avec cette chose. Je suis faible et comme toi, j’attends mon heure coincé dans un corps que personne au monde ne souhaiterais avoir pour soi.
– Tout le monde autour de toi a acquis un corps solide et fiable. Tu es physiquement méprisable, c’est indéniable. Toutefois…
Il tapa trois fois sur sa tempe avec son index tremblant, puis laissa lentement retomber son bras sur son argentique, avant de reprendre.
– Tu es solide de l’intérieur.

Quand je vous disais qu’il était sénile. Ses paroles m’avaient mise hors de moi.
– La belle affaire ! Je suis anéantie par mon vécu ! Et tu vas vouloir me faire croire que ramper dans ce ramassis de merde va me rendre plus forte ? As-tu seulement idées de ce que j’ai pu subir !

Il baissa la tête, ses mains s’étaient resserrés sur le matelas mou de ses accoudoirs. J’avais aussitôt réalisé qu’il avait sûrement un passé lié à plusieurs guerres, connu de nombreuses crises, de nombreuses pertes et aujourd’hui, perdu sa seule partenaire de vie, sa seule confidente, son seul amour. J’avais aussi compris à cet instant, que c’était sûrement la personne de mon entourage la mieux placée pour comprendre tout ça.
– Désolée, désolée de m’être emporté, c’est trop le bordel dans ma vie tu comprends…
Il souriait de nouveau.
Ça prouve bien que tu as du caractère. Cependant… Il se retourna vers moi. N’aie aucune pitié pour moi, car je n’en aurais pas pour toi. Il tourna alors sa tête en direction du jardin principal. Regarde ces zombies de l’autre côté de la cour.
A vingt mètres, on pouvait y voir mes parents, et toute la famille parler et rire, certainement suite à une blague vaseuse de mon oncle, ou un autre truc de la même bassesse d’esprit.
– C’est là où je voulais en venir, tu es plus forte que tous ces rapaces qui n’attendent que la visite du notaire pour savoir qui aura la plus grosse part du gâteau. Tu as vécu, plus qu’il ne faut pour toute une vie. Mais crois-en mon expérience, ta maladie t’as fait forte de conviction. Ne la nie pas, sert-en pour vivre.

A ce moment-là j’avais marqué un silence, vraiment très gênant. D’abord pour moi, qui ne savais quoi ajouter. Mais aussi pour lui, je sentais en lui comme une anxiété, comme s’il ne savait si j’avais encaissée en bien ou en mal tout ça.
Aussi avais-je décidé de casser ce silence insoutenable.

– Pourquoi tu tiens cet appareil dans ta main depuis toute la journée?
Il comprit dans mon intonation que je n’étais pas remontée contre lui.
– Ça? Il riva ses yeux de nouveau sur l’appareil, c’est mon plus fidèle compagnon, un Eastman 35 Range Finder, je l’ai acheté en 1940, dès sa sortie.
Il prit alors une longue inspiration.
– Petite, mon heure n’est pas encore venue, toutefois ce vieux machin ne m’est plus d’aucune utilité, il ne mérite pas de prendre la poussière.
Il prit l’appareil de sa main et me le tendit.
– Il se fait vieux, poursuivit-il, mais il te servira pour commencer comme j’ai commencé, si l’envie te prend bien sûr, de faire de la photo.


C’était il y a deux ans. Depuis ce jour, j’allais chaque week-end chez lui pour découvrir toute les subtilités du travail à l’argentique ; de la chambre noire pour développer les photos, à la prise de vue et des réglages nécessaires pour faire un bon cliché. Quand je l’observais prendre l’appareil pour photographier, je ne comprenais pas de suite pourquoi il demeurait passif durant plusieurs minutes avant d’appuyer sur le percuteur.

– L’argentique ne fonctionne pas comme le numérique, une erreur est impardonnable, car ton système de stockage est physique, il t’est impossible de revenir en arrière, un peu comme le film d’une vie.

J’aimais beaucoup sa métaphore, le numérique ne s’apparentait pas du tout à la vie d’une personne, tout est factice. Là où l’argentique avait le charme de tenir entre ses mains l’instant présent tel qu’il était, le numérique permettait de le déformer, de se répéter, ce qui était infaisable au cours d’une vie. Si ma vie était un reflex numérique, jamais je n’aurais voulu stocker cette maladie, mais jamais je n’aurais été aussi forte, comme il disait sur la fin, je n’aurais jamais été sa fierté.

J’ai tout appris de mon grand-père.
Il est mort aujourd’hui, un mois de février. Quand j’ai refusé d’aller à son enterrement, mes parents devinrent furieux, me disant que je n’avais ni cœur, ni compassion pour notre famille. Au fond, je n’avais pas à me justifier. Après tout, j’étais là quand il le fallait, quand il était vivant, et pas quand son esprit était parti. Je suis sûre qu’il me comprendrait. Je refuse de pleurer sur un corps vide. Il est maintenant temps pour moi de refaire ma vie. Ma majorité me le permet, et quand bien même ma scolarité fut un parcourt trop chaotique pour trouver du travail, j’ai cet argentique, avec lequel je ferais toute ma carrière, comme ce vieux sénile l’a fait.

Je m’appelle Keph, n’ayez aucune pitié pour moi, car je n’en ai aucune pour vous.


 

 

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