chapitre 33

 


Le quartier commerçant avoisinait de quelques pâtés de maisons la vielle ville, tous deux se disputaient la plus grande démographie du district, entre tourisme et lieux attractifs pour sa population. Son noyau regorgeait de magasins, alternant vestimentaire, restaurations rapide et ludisme.

Sur le long du fleuve traversant la métropole, s’était implanté toute sortes de bars, bistrots et troquets, qui s’étalaient sur des centaines de mètres. L’un d’eux, le Blue Coffee, était réputé pour servir les personnes les plus aisées. Cette terrasse s’était accaparé sa clientèle par sa géolocalisation plus que prometteuse ; une vue non obstruée sur l’eau. Le prix des consommations était tels qu’ils décourageaient n’importe quel badauds touristes et ouvriers de s’y installer, attirant alors les plus fortunés du district, s’octroyant le luxe de la tranquillité, le confort ainsi que l’intimité.

11h00

Le soleil était encore bas, et sa couleur orange se réfractait dans l’eau transparente du fleuve.

L’heure ne se prêtait pas encore à la clientèle de la ville, un habitué cependant, assis à l’une des tables extérieures vint à lever une main pour demander un café, puis la rabaissa dans son imperméable avant d’en sortir un téléphone. Il y pressa la touche verte, appelant ainsi le seul contact mémorisé dans l’appareil.

– Bonjour Monsieur, excusez encore mon absence pour ce matin. Je vous appelle du Blue.

L’homme à la table remuait sa main libre frénétiquement, mélangeant l’excitation à l’anxiété.

– Oui Monsieur, je pense avoir trouvé votre oiseau rare… Oui comme écrit dans mon e-mail que je… Un revolver muni d’une seule balle… Exactement… Oui tout à fait je peux en convenir…

Au bout du fil, un homme se contenta de trancher les questions, en allant droit au but, qui de par sa renommée, força son interlocuteur à n’aller qu’à l’essentiel.

– Aucun nom malheureusement à part celui du groupe, mais pensez bien que je…

L’homme écarquilla ses yeux.

– Au Sharly’s Color… dans trente minutes ? Très bien Monsieur, j’y serais sans faute.

La touche rouge pressée s’accompagna d’un long soupir, un jeune serveur dans une tenue sans reproche déposa un expresso sur la petite table angulaire. L’homme se releva sans y porter de regard, couchant la somme exacte de sa commande avant de tourner les talons en direction d’un lieu qu’il aurait voulu ne jamais revoir.


11h40

Devant le Sharly’s Color, la portière d’une voiture qui aurait pu acheter tout un pan de rue claqua sèchement, laissant paraitre une petite silhouette bedonnante.

– Al ! Cria-t-il sans gènes aucunes. Alphonse, vous avez le chic pour trouver les endroits les plus insolites pour vos emplettes ! Asséna-t-il alors dans un air où la colère et l’humour ne se départageaient pas.

– Je suis le premier étonné de vous y voir Monsieur, je ne pensais pas que vous vous déplaceriez pour si peu d’informations.

– Et bien continuez de ne pas penser, et dites m’en donc plus sur votre moineau rare.

– Vous l’auriez vu de vos yeux Monsieur, je peux vous parier bien des choses que votre avis n’aurait divergé du mien. Seulement…

– Seulement le moineau vous a filé entre les doigts, Ils ne pouvaient pas donner leurs coordonnés sur leurs galettes comme tout le monde ?

– Ils n’avaient pas de merch ¹, et le site internet sur les affiches ne répond pas… Vous savez la technologie aujourd’hui, c’est encore un peu bancal, s’essaya-t-il comme pour excuser sa trouvaille.

– Comment avez-vous fait pour ne pas les avoir rattrapés ? Votre moineau s’est envolé ? Lâcha-t-il d’un rire gras qu’il accompagna d’une toux.

– Ils sont sorti par la porte arrière, chercha-t-il alors. Ce vigile ne m’aurait certainement pas laissé monter sur scène les rej…

– Vous êtes un idiot, coupa-t-il alors. Il faut décidément tout faire dans cette boutique !

– Loin de moi l’idée de vous faire déplacer pour simple une chasse aux indices, Monsieur.

L’homme grassouillet ne l’écoutait déjà plus, face à l’enseigne délabrée, il tapa son ventre plein d’impatience.

– Haha, tout ça me rappelle mes jeunes années, rien de mieux que de revenir un peu sur le terrain de temps en temps pour garder la main.

Il se retourna vers son interlocuteur d’un œil confiant.

– Laissez-moi donc parler à ces traine boue qu’on en finisse, prenez-en de la graine Al, et voyez en action l’homme qui a poussé Stoneburry Record à ses sommets !


– Vous quoi ?! Rit Sharly aux abois.

Sa voix raisonna dans l’ensemble du bar vide de clients.

Face à elle, deux hommes fixaient amèrement le comptoir, cherchant à fuir du regard celui qui les fusillaient dans un excès de confiance.

– Est-ce que j’ai bien vu traîner sur MON comptoir des billets demandant des informations sur MES clients ?

Mussa, assis quelques mètres derrière les deux hommes, recula sa chaise dans un bruit qui sonna pour eux comme un danger naissant.

– J’ai du mal entendre, mima-t-elle en plaçant sa main sur son oreille, Peut-être était-ce pour consommer…

Les deux hommes hochèrent rapidement de la tête, avant de voir atterrir devant leurs mines déconfites deux pressions jaunâtre dans lesquelles reposait plus de mousse que de liquide.

– Madame, s’essaya Alphonse, comprenez bien que nous cherchons seulement à joindre cette personne dans le but d’établir un contact commercial avec lui, nous n’avons nullement l’intention de nuire.

– Navré mon bichon, mais quand on entre dans mon bar, les noms restent aux vestiaires, j’vois pas de qui vous voulez parler.

– Je vois…

Quelques gorgées amères cependant lui suffirent pour qu’une idée jaillisse.

– Il y avait une photographe ce soir-là, commença-t-il, une connaissance du groupe peut-être, ne pourriez-vous pas nous aiguiller, ne serait-ce qu’un minimum ?

Sharly tira une moue de ses lèvres fermées, aucune phrase ne semblait pouvoir les délier.

– Os de verre, entendit-on dans un fort accent.

La voix venait de l’homme noir massif assis derrière eux, une chope de bière à la main, devant trois autres vides.

– Comment ça Mussa ? Demanda Sharly, c’est rare de t’entendre parler.

Mussa se releva et avança lentement vers les deux étrangers.

– La fille que vous voulez, commença-t-il en cherchant lentement ses mots. Elle, éphémère, victime du mauvais sort.

Il les pointa du doigt.

– Ne refermez pas la main sur cette fille, ou moi, je la referme sur votre cou.

Les deux hommes fixèrent dès lors leurs verres du regard.

– Mussa veut juste s’assurer que vous preniez des précautions concernant cette fille, enchérit Sharly tout en chiffonnant ses verres sans relever la tête de sa vaisselle.

Elle s’arrêta net en les fusillant du regard.

– Vous partiez, je crois.


– C’est scandaleux !

Les deux hommes se réfugièrent dans la voiture, son propriétaire s’assura d’en refermer toutes les portes avant de reprendre de plus belle.

– La seule chose pire que les pauvres, ce sont les pauvres avec des principes !

– J’aurais dû vous prévenir Monsieur, l’endroit n’étant plus sûr depuis des années, les commerçant jouent de façon rude dans le quartier.

Il poussa un énième long soupir de découragement tout en réajustant son siège.

– Je ne vois vraiment pas comment nous pourrions recroiser ces maigres informations avec lui.

– C’est pourtant très simple, lâcha-t-il avec dédain.

– Je ne vous suit pas.

– De toute évidence.

Il démarra le moteur et se retourna vers le siège passager.

– Vous en connaissez beaucoup, des gens atteint d’os de verre qui ne sont jamais tombé ou ne serait-ce que luxé je ne sais quelle partie du corps ? Je vous parie qu’une personne comme ça doit avoir le dossier de la taille d’un meuble aux hôpitaux des environs.

– C’est plutôt malin, avoua son acolyte. Les standardistes qui occupent les locaux sont très souvent des étudiants en médecine, ceux-là manqueraient bien plus d’argent que de principe.

– Le métier commence à rentrer. Complimenta-t-il en faisant gronder le moteur.

– Je ne saisis cependant toujours pas pourquoi cette affaire vous attire autant, au point même de devoir vous déplacer.

– Oh, je vous l’expliquerais bien assez tôt. Conclut-il en embranchant une voie rapide en direction du centre hospitalier le plus proche.


La voiture luxueuse avait serpenté de nombreuses rues depuis l’après-midi, entreposée depuis maintenant quelques minutes, les deux hommes arpentaient un quartier aux allures tranquilles de la seconde couche du district, le plus jeune s’adonnait à éplucher une décourageante pile de feuilles jonché d’écritures administratives, tandis que le plus exubérant continuait allègrement son pamphlet qu’il avait décidé de dresser sur l’ensemble du monde.

– Vous rendez-vous seulement compte ? Comment une institution publique voit ses règles de confidentialité se plier sous le poids de quelques malheureux billets de banque ? J’en aurais presque honte, rappelez-moi de ne jamais fréquenter ce centre hospitalier.

Marchant quelques pas derrière sur un trottoir étroit, Alphonse ne semblait pas réagir aux remarques tumultueuse tant elles étaient fréquentes. Son attention se portait sur un tout autre sujet.

– Espérons que vous n’aurez jamais à le faire Monsieur.

Il se vit ralentir le pas en cherchant du regard, puis décida de réunir toutes les feuilles dans une chemise brune.

– Je crois que c’est ici.

Face à la rue se dressait une modeste maison aux murs de lierre, l’ajout de la palissade en bois aurait pu rendre le tout insolite et rustique si l’ensemble du quartier n’avait pas été dans les mêmes tons.

Dans un élan de confiance, il se décida à traverser la rue pour y presser la sonnette. Le bruit étouffé d’une petite succession de note pouvait s’entendre de l’extérieur. De longues secondes passèrent, tandis qu’une autre main s’aventurait à rejouer plusieurs fois la mélodie avant de reprendre rapidement place derrière son collègue. Un bruit de clef mat se fit entendre, puis une silhouette chétive aux reflets roux combla l’entrebâillement qu’occasionna la brusque ouverture de la porte d’entrée.

– Vous êtes qui bordel ?

Déconvenue par l’accueil brutal, Alphonse s’exécuta non sans quelques bégaiements.

– B-bonjour mademoiselle, excusez-moi de vous déranger en plein après-midi, nous représentons la maison Stoneburry, nous aurions quelques questions à vous poser.

Keph resta de marbre.

– Si vous êtes une sorte de secte, je vous suggère d’aller vous faire voir.

– Vous placez toujours un juron dans vos phrases ?

– Tout dépend à qui je cause…

Keph dévisagea son interlocuteur, avant de poser son regard sur la silhouette grassouillette en retrait derrière lui, observant faussement les parterres de fleur.

– Faudra vous y faire, conclut-elle.

– Stoneburry record est une maison de disque, nos locaux sont basé en centre Est de …

L’homme derrière toussa deux fois.

– Nous produisons des artistes, abrégea-t-il. Nous aurions quelques questions à vous poser concernant le concert qui s’est déroulé la nuit dernière au Sharly’s Color, pourrions-nous en discuter avec vous ?

Le regard de Keph changea une fraction de seconde, ce qu’Alphonse remarqua aussitôt.

– Nous ne serons pas longs, promit-il.

Elle soupira longuement tout en rabaissant ses épaules en signe de capitulation.

– Cinq minutes.

Les deux hommes entrèrent dans la modeste maison, l’entrée regorgeait de petits meubles sur lesquels reposaient d’incalculables objets sans utilités apparentes.

– Vos parents ne sont pas chez vous actuellement ?

Keph monta sereinement les marches de l’escalier sans prendre la peine de se retourner.

– Si la notion de sécurité vous tracasse, sachez que le spray au poivre dans ma poche aurait aisément raison de vous deux, ma chambre est au premier.

Au milieu de l’escalier, l’homme trapu s’adressa en aparté à son collègue.

– Cessez donc toute ces manières, ce sont les autres qui sont censé nous tirer la manche ! C’est le monde à l’envers.

– Peut-être, mais elle reste notre seule piste, souffla-t-il

– Vous retirerez vos chaussures avant de rentrer, lâcha Keph un sourire en coin, consciente de la messe-basse.

L’homme souffla fort en s’exécutant.

– Bien, lâcha-t-elle en s’asseyant sur le matelas de son lit, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

– Et bien… Commença Alphonse tout en observant autour de lui l’installation complexe du laboratoire de développement des clichés argentique, Nous sommes à la recherche d’un groupe de musique que vous avez été susceptible d’approcher au concert d’hier soir au Sharly’s Color, Arkorner, cela devrait vous parler, ayant pris des clichés ce soir-là, peut-être auriez-vous…

– Absolument aucun lien avec aucun d’entre eux, termina Keph. Je n’ai jamais ne serait-ce qu’adressé la parole à ces… tarés.

Un toussotement rieur se fit entendre derrière eux.

– Vous n’auriez donc aucun nom à nous fournir ? Pas même le moindre indice ?

Tout dépend là de votre avancement, rien d’autre qu’une photo me concernant.

– C’est un bon début, conclut Alphonse, pourrions-nous la voir ?

Keph frictionna ses doigts.

– C’est pas gratuit, beau brun.

L’homme corpulent sortit de son silence en écartant de la main son collègue.

– Je vous en donne pour cent si tant est que votre photo soit assez parlante.

– Une maison de disque aussi côté que la vôtre ne doit pas manquer de fonds, ça ne serait pas du daim que vous portez là ? Questionna-t-elle d’un léger sourire en pointant du regard la collerette de fourrure qu’arborait son interlocuteur. J’en veux pour cinq cent.

Keph n’aurait jamais cru voir une tête devenir rouge aussi rapidement.

– Vous plaisantez je suppose. Accompagna-t-il d’un rire de mépris.

– Morte de rire. De nous deux, c’est pas moi qui suis venu vous chercher, vous devez vraiment être accablé pour vous déplacer en personne, votre désespoir vaut cinq cent.

L’homme maugréa des jurons en fouillant dans la poche de son ciré, puis en sortit péniblement cinq billets qu’il lui tendit avec autant de difficulté.

Keph lâcha son gain sur le lit sans y prêter d’autre attentions, puis piocha un papier baryté d’un de ses tiroirs de bureau. D’un geste de la main droite, elle décapuchonna un feutre noir épais, puis, sous l’œil avisé des deux visiteurs, inscrivit sur toute la diagonale du cliché les lettres de son prénom.

– Vous n’y pensez pas ! Commença à pester l’homme moustachu.

– C’est pas mon dossier médical que je vois trainer dans les mains de votre acolyte depuis tout à l’heure ? Lâcha-t-elle sans se détourner de son bureau Je reconnais bien là les chemises du centre.

La pâleur ne tarda pas à s’afficher sur les deux visages derrière elle.

– Tenez, allégua-t-elle en tendant le cliché. Soyez déjà heureux que le feutre a épargné les visages de vos futurs protégés, et pour le négatif si tant est qu’il vous intéresse, revenez donc avec une offre plus intéressante.

Sous les yeux ébahis d’Alphonse, il surprit son collègue à se prendre d’un rire qu’il savait sincère, bien que nerveux.

– Tu me plais bien crevette ! Lâcha-t-il après avoir longuement observé la photo. Ne te gêne pas, nous connaissons le chemin vers a sortie.

– A la bonne heure, permettez en revanche que votre second me rendre ce qui m’appartient.

– Naturellement.

D’un regard convenu, Alphonse déposa le dossier sur le bureau avant de retourner les talons.

– Comment la trouvez-vous ? Chuchota-il sur le palier.

– Caractérielle ! Qualifia-t-il avec entrain.

Alphonse se gratta la nuque.

– Je voulais vous parler de la photo.

L’homme corpulent se retourna en lui tendant le cliché.

– Et moi donc, mon cher Al.

Il se revit quelques heures en arrière, témoin d’une scène qu’il ne pensait pas possible, le cliché scellait cette vérité qu’il aurait préféré fausse.

– C’est au-delà de ce que je m’imaginais, continua-t-il vous n’aviez donc rien embelli dans votre e-mail, il s’est vraiment collé un pistolet sur la tête en pleine représentation ?

– J’aurais sincèrement aimé qu’il en soit autrement, souffla Alphonse, mais c’est la vérité.

– Parfait, c’est parfait ! répéta-t-il en se dirigeant vers la voiture.

– Où allons-nous ? Allégua-t-il en contournant le capot.

– Moi, je rentre au bureau, vous, vous terminez votre chasse à l’homme, j’en ai eu assez pour aujourd’hui, toute cette plèbe me fatigue.

– Avec pour seule outil cette photo ? Mais j’en aurais pour la nuit !

– Je vous la donne. Commença-t-il en démarrant le moteur. Revenez me voir demain, je veux une adresse ! Finit-il par crier pour couvrir le bruit assourdissant de la voiture.

Alphonse observa la voiture le distancer peu à peu, alternant son regard entre elle, et la photo qu’il tenait.

– Vous plaisantez ?! Cria-t-il d’un air abattu qu’il ne savait que pour lui.


Les heures vespérales plongèrent la ville dans un début de noirceur habituelle, bien que précoce en cette période d’hiver. La lumière commençait à fuir la ville pour retourner dans les innombrables lampadaires, dessinant avec celles des chaumières, un nuage de points lumineux.

Alphonse marchait le pas lourd sur les rues touristiques de la ville, tout autour de lui crissèrent le bruit des stores rouillées des marchands. Tous avaient troqués les tabliers contre des habits chauds, arpentant les rues au même pas fatigué que lui. Il trainait ses pieds dans la même direction depuis maintenant plusieurs minutes, ses quatre dernières heures d’investigations ne lui avaient mené à rien, ou presque. Recroiser toutes les informations, aussi maigres étaient-elles, avec tous les lieux culturels en lien possible avec une activité musicale, avait mené à une simple possibilité, la seule, un soupçon, un murmure, un chuchotement mentionnait un endroit, où les points lumineux dépérissaient, où ses pas l’emmenaient, il n’était plus qu’à quelques minutes du port de Viria.

La montée du pont asséna à son périple le dernier coup d’estocade, Alphonse s’accorda une longue pause en son point le plus haut, basculant tout son poids sur la rambarde en fer tressé. Il sorti une dernière fois la photo de sa veste pour la placer devant son visage livide. Le vent frappait le cliché qu’il tenait d’une main sans force, Alphonse en jouait.

Il décida de reprendre sa route après quelques instants, bien décidé à élucider le moins tard possible sa seule et dernière piste pour la journée.

 

En dépit de l’endroit peu éclairé, Alphonse y découvrit un lieu plein de vie ; le son des outils martelant les taules tout autour de lui et les gerbes d’étincelles qui fusaient ponctuellement semblait traduire un secteur où le travail ne cessait jamais d’exister. Devant tant de labeur, il décida de s’essayer auprès d’un ouvrier remarquable à la crasse et la suie qu’il vêtait.

– Excusez-moi ! Cria-t-il pour couvrir le bruit, Je recherche un homme, les cheveux blancs, plutôt petit et…

Il fût coupé par un signe de la main en direction des docks.

Décontenancé, il regarda au loin, forçant les yeux à la recherche d’une silhouette.

– Vous êtes bien certain de ça ?

L’index pointait d’un geste autoritaire et assuré une direction, semblant mettre fin à la discussion.

Alphonse le remercia dans un murmure avant de tenter une nouvelle fois sa chance vers quelqu’un d’autre, en marchant toutefois vers l’endroit indiquée.

– Bonsoir monsieur, je recherche une personne, petite, cheveux blanc….

Le schéma se répéta, une main lui répondit avant que son propriétaire ne continue de s’adonner à son occupation sans demander son reste.

Quelques minutes et signes de mains plus tard, Alphonse marchait avec entrain, tous semblaient catégoriques quant à sa description, un espoir naissait en lui.

C’est lorsqu’il commença à travailler dans son esprit quelques phrases d’accroche qu’il aperçut au loin un lampadaire unique, éclairant une bâche verdâtre, protégeant de la pluie une petite chaise en bois croisé sur laquelle était assis un vieil homme au regard fixé sur un journal.

Alphonse voulu crier.

La description qu’il dressait à ses interlocuteurs quelques minutes plus tôt correspondait mot pour mot. Ce n’était cependant pas ce qu’il espérait.

Toute cette… merde pour un vieux crouton ?!

Il tomba ses épaules en laissant s’échapper un rire nerveux.

– C’est pour quoi ? Ordonna la personne face à lui sans quitter des yeux les papiers froissés qu’il tenait.

Alphonse pensa rétorquer, mais se résigna à utiliser le peu de patience qu’il lui restait pour répondre le plus simplement possible.

– Bonsoir monsieur, Alphonse Ricel de Stoneburry Record, je suis à la recherche d’une personne, plutôt petite, les cheveux blancs, plutôt mi-longs…

– Mon vieux si vous n’êtes pas capable de voir que vous parlez à cette même personne à votre âge, vous boufferez du gravier pensant à du riz quand vous aurez le mien, lâcha-t-il en redressant énergiquement son journal.

– Il y a erreur sur la personne, s’essaya-t-il en intercalant la photo au-dessus de la gazette.

L’œil du vieillard s’attarda quelques secondes sur le cliché, puis se reposa sur la rubrique nécrologique de son journal.

– Humm, je vois.

– Vous connaissez donc cette personne ? S’empressa-t-il de demander.

Un silence s’éternisa.

– … Non.

– C’est une plaisanterie ? Demanda Alphonse qui commençait à voir jaune.

– Si je voulais vous faire une plaisanterie, je vous lirais celle page cinq… Il frictionna son papier, Voyons…

– Vous ne pouvez pas me faire ça…

– Détrompez-vous jeune homme, il me plait de faire ce que je veux.

– Vous ne pouvez pas me faire ça ! Cria-t-il alors.

Lorsque l’écho se perdit dans les entrepôts une centaine de mètre plus loin, le quai portant le numéro quatre dans lequel il s’était aventuré tomba dans un silence de mort. Tandis qu’Alphonse se tenait la tête de ses deux mains pour se remettre de ses émotions, une poignée d’ouvrier outils à la main avançaient furtivement en direction du lampadaire. Quelques mètres les séparaient de l’homme s’efforçant de reprendre ses esprits, qui d’autre part ne semblait pas sentir le poids des regards s’écraser sur lui.

– Ecoutez… J’ai eu une très dure journée… excusez-moi de m’être emporté.

D’un geste évasif de la main, le vieil homme avait cessé l’avancée du danger fondant sur l’homme face à lui.

– Je voudrais simplement m’entretenir avec l’homme qu’il y a sur cette photo, reprit-il alors d’un air exténué qui traduisait une capitulante franchise. Je sais qu’ici comme au Sharly’s, les questions ne sont pas les bienvenues, mais je ne représente rien d’autre qu’une maison de disque, comprenez bien, je ne demande qu’à parler avec cette personne.

Un silence de réflexion s’observa.

– Vous êtes passé au Sharly’s dites-vous ? Comment se porte la baronne ?

– Suffisamment bien pour ne plus avoir envie d’y retourner, confia-t-il.

Le vieil homme sur sa chaise exprima un sourire rieur.

– Voyez-vous, Monsieur Ricel, la différence première entre elle et moi, c’est que vous vous situez présentement dans un lieu où l’argent supplante le reste. Vous me demandez une information, je vous fais cadeau de la réponse à votre première question. Je connais effectivement la personne sur votre photo.

Un sourire se dessina sur le visage d’Alphonse, tout en réalisant que ce rictus, gage d’intérêt, alourdirait l’addition.

– Pourriez-vous… Combien me proposez-vous pour l’obtention de son adresse ?

– Mille cinq, liquide et maintenant.

Alphonse calcula rapidement.

– Mille quatre cent cinquante. Essaya-t-il en fouillant énergiquement dans sa sacoche, il me faut de quoi prendre un taxi.

– Vous marcherez. Trancha le vieil homme en tendant un bout de papier plié.

Alphonse grommela en alignant la somme exacte.

– Vous devriez décamper, continua le vieil homme en fixant sa montre à gousset, d’ici exactement douze minutes, je ne vous connais plus. Et croyez-moi quand je vous dis que c’est une mauvaise chose le soir dans les parages.

Alphonse s’exécuta sans demander son reste.

Il traversa le pied léger le vieux port tout en serrant le papier dans la poche de sa veste. Il le déplia pour y vérifier l’adresse, le rangea, puis le déchiffonna à nouveau pour le rentrer dans son carnet malgré la pénombre alors omniprésente. Il trottina sur le pont les mains enfouies dans ses poches, un sourire au coin des lèvres, tandis qu’une file de camions aux bruits assourdissants s’éloignaient derrière lui.

 


 

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