chapitre 32

 


Les tables de chevet sont souvent utilisées pour accueillir une lampe et quelques livres, un réveil peut-être, pour les plus méticuleux. Sur la mienne, trois tubes oranges ont déversé une cinquantaine de gélules codéïnés. Cette nuit-là, j’en consomme plus que d’habitude, ma main pioche hasardeusement sur le bois blanc, peu importe la couleur, elles ont toutes pour moi le même effet secondaire convoité.

05h30 du matin, et mes yeux grands ouvert de ne plus rien y voir. Rien n’y fait, je n’arrive toujours pas à me sortir du crâne l’image de cette scène qui tourne en boucle. Ce sentiment est horrible, celui de voir que tout vous échappe, que vous n’êtes plus rien qu’un spectateur d’un acte qui vous dépasse totalement. Merde, y a rien à faire j’arrive pas à mettre de mots sur tout ce bordel tellement c’est délirant.

Combien de fois ais-je du crier dans ce coussin cette nuit pour tenter de faire taire le scénario catastrophe. L’image de son crane ouvert se dessine rien qu’en y repensant.

 

En dépit de l’imposante consommation de cachet, Keph parvint maladroitement à se relever de son lit, demeurant dans un état végétatif de longues minutes, sans bouger un muscle. Le visage livide, serrant de ses mains cabossées son argentique dans un état similaire, les yeux vides d’un contour sombre qui ne semblaient se focaliser sur aucune matière devant elle.

– Ce type… n’était pas humain.

Son regard se baissa sur son appareil photo, son pouls s’accéléra tandis que l’idée naissait en elle.

– Qu’est-ce que… j’ai pris en photo, au juste ?

Elle s’accorda un temps de réflexion, tandis que l’adrénaline se mêlait à son sang.

Il faut que je sache… sans ça je ne trouverais pas le sommeil.

06h45, même défoncée, ça me laisse le temps de faire le tirage sans problème, allez ma grande, faut réunir tes forces huit petites minutes pour pas te foirer. Tu l’as fait un tas de fois, tu connais tout ça par cœur maintenant.

Verse les liquides dans tes bacs, ajuste ton cadre, allume ta lampe inactinique, et place ton papier.

De sa paume de main, Keph se frappa trois fois le crâne.

Putain, j’suis sensé bruler les coins pendant combien de secondes déjà… mettons quarante, et vingt sur le reste, avec ça l’image devrait être suffisamment aplatit. Voilà, maintenant fout ça rapidement dans le révélateur, pas le temps de mettre mes gants, trop stone pour ça. Deux minutes à imbiber, me reste plus qu’à patienter…

De longues secondes lui furent nécessaires pour traverser la chambre et empoigner hasardeusement deux autres cachets, à son retour maladroit devant l’établi, Keph poussa un énième juron.

Merde, j’ai oublié d’agiter pour réduire les sels argentiques, trop tard, ça doit passer trente secondes au bain d’arrêt… Des formes ont déjà apparues, elles sont floues, mais je suis pas sûr que ça vienne de la photo. De toute façon il me reste plus qu’à foutre ça trois minutes dans le fixatif et rincer ça dans le dernier bain.

Les secondes se rallongeaient au fur et à mesure que les trois minutes sur le chronomètre fonçaient sur le zéro, si bien qu’au moment d’étendre à grande peine le cliché sur le long fil qui parcourait la chambre aux reflets rouges qu’occasionnait la lampe inactinique, le temps lui semblait s’être figé. Keph demeura assise à nouveau sur son lit sans qu’un muscle ne se manifeste, le visage blanc contrastant au noir de ces cernes, ne fixant non plus le vide, mais le cliché qui goutait paresseusement sur l’étendoir alors à quelques centimètres d’elle. Son œil habituellement clair, parcourait maintenant à plusieurs reprise l’ensemble du papier pour découvrir l’étendue de son travail à mesure que le flou qu’octroyait les drogues s’atténuait.

Des formes grossières, puis les détails. Jusqu’au grain de l’image, l’œil de Keph ne voulait plus en perdre une miette. Une seule émotion ressortait alors de son visage, de la stupeur. On pouvait y voir sur une scène vide, un jeune garçon à la chevelure blanche brandir contre lui-même un imposant révolver, placé sous son menton, les deux mains jointes et les yeux fermés. Comme s’il priait. Le grain de la photo n’avait épargné aucuns détails, le cliché était parfait.

Quelques secondes aux allures d’heures lui furent nécessaire pour être alors frappée d’un détail.

Bordel de merde, maintenant que je le regarde sur cette photo…

Elle plongea ses mains dans un tiroir dans lequel s’entreposait une partie de ses anciens tirages, et en retira un de ses ratés affichant un visage flou et pâle, datant de la journée des puces de la place de Cattown. Après quelques instants passé à comparer les deux tirages, Keph s’écroula sur son lit, bordée par le sommeil naissant.

Même personne, pas de doutes là-dessus.

Les cristaux liquides de l’établi affichaient maintenant plus de sept heures.

Qui que tu sois, souffla-t-elle en posant dans un dernier geste le papier sur son ventre, on pourrait croire que t’as décidé de me faire chier jusqu’au bout.

Elle ferma alors ses yeux, tandis que le soleil commençait à se lever.

 


 

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