chapitre 31

 


Le trajet leurs sembla durer une éternité.

Le silence s’était accroché au van qui reconduisait les quatre garçons chez eux. Bien que Shan eut insisté lourdement, il plia sous le regard de Meven qui insista à prendre le volant, justifiant une trop grande consommation d’alcool de la part de son plus vieil ami pour fidéliser un trajet sans danger. Bien que la raison était de son côté,

Meven ne voulait tout simplement pas rester bras croisé sans un mot pendant les longues minutes de trajet qui séparaient leurs habitats du bar. Shan l’accompagna à l’avant, leur complicité les dispensa de tous mots sur les raisons pour laquelle Noah ne devait pas se retrouver à ses côtés. La nuit ne faisait que commencer, repousser l’inévitable était en ce lieu la seule chose à faire. Meven ajustait à plusieurs reprises nerveusement son rétroviseur, prétextant une mauvaise vision occasionnée par les phares des voitures qui collaient occasionnellement le van, le temps pour lui de jeter un rapide coup d’œil derrière lui. Le visage de Tom était éclairé par la lumière clinique de son téléphone portable. Noah quant à lui, reposait son visage contre la vitre, le regard porté sur le fleuve aux milles tâches oranges qui longeait la route.

Les pneus du van crissèrent pour la première fois ce soir-là, déposant Tom et Shan dans le quartier de Cattown.

Noah hésita à descendre pour rejoindre Meven à l’avant de la vieille camionnette, mais le bruit du moteur rugissant dès que les deux garçons foulèrent le sol de leur quartier l’en dissuada ; le van reprenait déjà sa route vers les quartiers de la zone tertiaire. Hors du véhicule, Noah suivit Meven quelques pas derrière lui, reculant, trainant l’inévitable potence verbale qui menaçait de suivre derrière le pallier de leur porte.

Le tour de clé fit claquer le verrou comme le son d’une sentence. Meven fixa la clenche pendant de nombreuses secondes, alors que Noah s’installait le plus confortablement possible dans le sofa du salon non loin, devinant les prochains mots de son colocataire.

– Faut qu’on parle, adressa-t-il calmement en piochant une chaise en cuisine.

Meven commença à chercher ses premiers mots. Une multitude de phrases avaient germés sur le trajet du retour, toutes se voulant plus percutantes que les autres, mais en regardant devant lui, il s’était résigner à ouvrir directement les hostilités. Son calme reprenait peu à peu le dessus, il aspirait à une méthode plus flegme, mais Noah le devança.

– Je viens d’A’Shamay, commença-t-il, retroussant ses genoux au niveau de sa tête en refermant ses bras sur ses tibias.

– J’ai été recueilli dans une abbaye très jeune. Tu sais, quand les souvenirs commencent à s’effacer. Je n’avais jamais mis le pied en dehors de son enceinte aussi loin que je puisse m’en rappeler, mais je ne manquais de rien là-bas, les jardins étaient grands, et beaucoup de gens venaient tous les jours. Quand bien même je n’avais pas le droit de leurs parler, je dessinais le monde par leurs mots. Mais il y a peu de temps, la situation là-bas devenait trop difficile pour moi. Je n’ai pas encore l’âge d’appartenir à autre chose que l’abbaye, alors j’ai dû m’enfuir. C’était il y a quelques semaines maintenant, juste avant que je ne vous rencontre toi et tout le groupe.

Meven demeurait de marbre, écoutant toutes les informations qu’il apprenait avec sérieux.

– Pourquoi t’es parti ?

– Disons que nous n’avions pas… la même vision du monde eux et moi.

Meven soupira.

– Après ce soir, je ne pense pas avoir la même non plus.

– Tu n’as pas voulu me mettre dans une maison pour personnes malades.

Le ton était froid, mêlé de colère.

– Non… Je voulais dire que tu n’avais pas à faire ça pour me prouver tes croyances.

– Je n’ai pas fait ça pour toi, mais pour moi-même. Crois-tu en dieu, Meven ?

D’habitude émerveillé et candide, jamais Meven n’avait vu Noah parler avec autant de sérieux. Son regard insistant semblait vouloir lui expliquer, lui montrer un point de vue différent, le sien.

– Pas le moins du monde.

– Et je ne te blâmerais jamais pour ça. Moi-même, je suis un fervent croyant et pratiquant. Et je n’empêcherais jamais personne de croire en ce qu’il veut, c’est sa volonté, et la mienne.

– Ce que tu as fait ce soir était stupide !

– Ce que j’ai fait étais juste, et le résultat, la preuve que je suis sur le bon chemin.

Meven tapa du poing.

– Tu aurais pu mourir merde ! Les larmes commençaient à monter de nouveau.

Noah attendit patiemment que Meven reprenne le dessus sur ses émotions.

– Nous ne voyons pas les choses de la même façon toi et moi. Je n’ai pas eu peur de le faire tu sais ? J’ai consacré ma vie entière à mon dieu, je lui demande souvent s’il m’accepte, s’il m’aime. Sans lui, je n’ai plus aucune raison de vivre.

– Alors c’est ça ? Tu as pris ce flingue et tu te l’es collé sur ta tête pour lui demander directement s’il t’acceptait encore ?

– Dans le cas contraire, je ne suis plus rien de toute façon.

– T’es complètement fou, jeta-t-il alors.

– J’accepte tes croyances Meven, toutes qu’elles puissent être, je ne t’en voudrais jamais pour tes buts dans la vie. Accepte seulement les miennes en retour.

– Je crois aux statistiques ! s’enflamma-t-il, à cette chance parmi les cinq autres qui aurait pu te faire éclater le crâne !

– C’est exact, à la seule différence que tu penses que nous gérons absolument toutes les répercussions matérielles que nous entreprenons. Moi j’aspire à croire que mon dieu puisse être derrière certaines d’entre elles. Tu crois au hasard Meven, je crois au destin. L’homme résout beaucoup d’énigme de nos jours, je le sais.

Il plongea son regard dans celui de Meven :

– Mais jamais elle n’a pu démentir sur le destin. C’est un mystère, et cela restera toujours un mystère, peut-être même le plus profond. De ce postulat, tes croyances sont égales aux miennes.

Meven s’en trouvait confus, aussi stupide que cela semblait être, rien ne lui venait à l’esprit pour rétorquer sans risques ce qu’il recevait de plein fouet. Réfuter sa théorie revenait à mépriser ses croyances, ce qu’ils se refusait actuellement d’entreprendre au vu du caractère versatile précédemment insoupçonné de Noah.

– C’est… complètement dingue…

Dans l’impossibilité de réfléchir aussi rapidement qu’il le voudrait, tirer un trait sur le sujet lui semblait être l’action la plus sûre.

Noah lui sourit.

– Rassure toi, je ne compte pas mourir de sitôt.

Il redressa sa main vers la fenêtre en pointant le ciel imperceptible, tout en posant sa joue sur ses genoux.

– J’ai encore tellement de choses à voir, à vivre.

Ces dernières paroles rassuraient Meven, Noah n’était suicidaire que de son propre point de vue. Il s’efforça de faire la différence avec optimisme, tout en se relevant.

– Je vais faire réchauffer deux mugs, après ce soir, je crois bien que ni toi ni moi n’allons trouver le sommeil.

Lorsque Meven sorti de son champ de vision, Noah senti un déclic. Seul dans le salon de l’appartement, la mélancolie reprenait peu à peu son droit. Il fixa le bout de ses chaussettes en remuant ses doigts de pieds.

– Qu’est-ce qu’il va m’arriver maintenant ?

Son air innocent avait repris le dessus.

– Comment ça ? S’interrogea Meven en sortant de la cuisine.

– Je vous ai causé des ennuis à toi et au groupe, je ne t’en voudrais pas si tu me détestes…

Noah marqua un temps, puis regarda à nouveau devant lui, pris d’une soudaine panique.

– Laisse-moi seulement partir ! Je veux pas y retourner !

Meven posa un des mugs brulants sur la table de salon, l’air serein.

– Tu restes ici.

Noah écarquilla les yeux.

– Hein ?!

– Je ne suis pas quelqu’un qui crois en beaucoup de choses. Je sais seulement que seul dans les rues du district, c’est pas ton revolver qui aura raison de toi.

Noah pris le mug pour se réchauffer les doigts.

– Ça n’est pas que…

– Pour t’être franc, coupa-t-il, je m’inquiète pour toi.

Meven se trouvait aussi étonné que Noah par cette phrase. La confidence n’était pas son fort, si bien qu’il dû chercher pendant quelques temps ses mots.

– Quand je t’ai vu seul sur cette scène, serein, face à cette foule terrorisée. Les rôles s’étaient inversés et…

Ne sachant où aller, il décida de couper court.

– On s’inquiète tous pour toi, alors je te le demande, reste.

Noah renifla par à-coups, sans un mot, en posant ses lèvres sur le rebord de son mug.

– Moi et les autres ont croit pas en beaucoup de choses, mais on a cru en toi. Si on accepte tes croyances, accepte les nôtres en retour, c’est comme ça que ça marche non ?

– T’es bêtes, sourit Noah en tremblant des lèvres, avant de replonger dans sa boisson chocolatée.

Meven se laissa tomber sur le dossier de sa chaise en soupirant un grand coup.

– Qu’est-ce que va devenir le groupe ? J’ai tout fait rater, je suis vraiment désolé…

– Bah… C’était déjà perdu d’avance depuis un moment avec la perte de notre ancien chanteur tu sais, sans son appui dans le milieu, on ne pouvait pas aller bien loin. Tu lui a même fait vivre un concert de plus, tu n’as rien à te reprocher.

– Et pour Tom et Shan ?

– Laisse leurs le temps de comprendre et d’avaler la pilule.

De longues heures passèrent, Meven écouta les mésaventures de Noah d’A’Shamay jusqu’à Viria’s district, sa vie à l’abbaye, son évasion, sa rencontre avec Schizein. Tout du long, Meven évitait le plus possible toutes questions en lien avec le domaine du religieux. Il préférait tirer un trait sur ce dont il avait été témoin, espérant alors une cicatrisation plus rapide que celles de son colocataire.

– Finalement, je crois que la fatigue m’emporte peu à peu, dit Noah.

– Je vais rester dans le salon, j’ai quelque chose à finir, répondit alors Meven en regardant son paquet de cigarette.

Les bruits de pas feutrés s’éloignaient en direction de la chambre d’ami.

– Bonne nuit Mev.

Bientôt, le silence nuptial reprenait son droit dans l’appartement. Meven l’accompagna d’une énième cigarette qu’il consuma en prenant place sur le sofa, ses muscles se relâchaient, le stress retombait enfin. Une avalanche de réflexion avait toutefois pris place en lui, à l’égard du groupe, de son avenir, mais surtout de Noah.

 

Dieu si tu existes, se dit-il alors, laissez-le vivre encore un moment à nos côtés.

 


 

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