chapitre 26

 


 

Les jours suivants semblaient filer à une vitesse fulgurante, le groupe redoublait la cadence des répétitions; dès que le travail se terminait, tous les membres se retrouvaient à la hâte dans le local numéro cinq. Après la fermeture des studios, ils se retrouvèrent dans l’appartement de Meven et Noah pour y débriefer et y manger un grand plat convivial dont seul Shan avait le secret. Plus tard dans la soirée, il n’était d’ailleurs pas rare de les voir remettre les couverts et improviser une nouvelle séance de répétition façon acoustique, cette fois ci plus orientée sur le chant de Noah et sur le jeu de scène à adopter.
Ce soir-là, Tom et Shan étaient restés dormir à l’appartement, la bouteille d’alcool leur avait donné l’envie de refaire le monde une fois de plus. Lorsqu’ils finirent par atteindre un état lamentable, ils s’affalèrent chacun sur un bout du canapé, leurs pieds pris dans un ridicule conflit pour grappiller un peu plus de territoire sur l’autre.
Le lendemain midi, tous se levèrent les uns après les autres avec un mal de tête plus ou moins important, où les moins atteints d’entre eux avaient eu pour consigne de ramener les croissants pour un déjeuner improvisé sur les coups de quatorze heures.
L’après-midi passa rapidement, tous à l’exception de Noah semblaient peu enclin à ressortir les instruments pour répéter, et préféraient parler de tout et n’importe quoi. En remarquant sa surprise, Tom s’expliqua:
– Tu te demandes surement pourquoi on ne bouge pas le pouce aujourd’hui alors que le concert est pour ce soir, c’est ça?
– J’avoue ne pas comprendre, dit-il avec un soupçon d’inquiétude dans sa voix.
– Répéter le jour même n’est jamais une bonne chose, c’est généralement moins bon à cause du stress, et ça ne fait que l’augmenter pour le concert. Tout ce qu’il reste à faire, c’est attendre et tout faire pour être dans un bon état d’esprit ce soir.
Noah ne se sentait pas particulièrement prêt, et il n’aurait pas refusé de rejouer au moins une fois tous les morceaux concernés.
– T’en fais pas, reprit Shan qui ne s’était visiblement pas totalement remis de la cuite d’hier. Ce soir après les balances, on refera un petit tour de tout ce qui te tracasse.
Noah acquiesça en gardant son air songeur. Son regard fixait la pastille effervescente dans le verre d’eau tenu par Shan, sa décomposition totale lui semblait être parfaitement à son image en ce moment même.
Lorsqu’elle disparut complètement, son visage se tourna vers Meven, comme si tout ses songes s’étaient effacés, remplacés par des nouveaux.
– Où on va ce soir?
– Au Sharly’s Color, répondit Meven sans se retourner de sa housse de guitare qu’il remplissait de divers câbles. C’est un bar dans la zone secondaire de Viria, de l’autre côté de la ville.
– De l’autre côté?
– Au nord-ouest de la ville en fait, précisa Tom. Il faut longer l’inside-broadway de la zone tertiaire et passer par le pont un peu plus haut, ça amène directement dans un des quartiers les plus fréquentés de nuit de Viria, il y a plein de bars à thème là-bas, dont le Sharly. L’enseigne ne paie pas de mine, mais n’importe quel individu ayant passé plus de quelques jours dans cette ville fini forcément par entendre le nom de ce bar.
– Pourquoi ça? Demanda-t-il de son air curieux.
– C’est une raison que tu connaîtras en temps voulu, poursuivit Shan. Tu ignores encore beaucoup de choses sur cette ville. De nombreuses légendes urbaines y sont racontées, et si tu veux mon avis, une bonne moitié d’entre elles se trouvent être vraies.
– Qu’est-ce que c’est l’inside-broadway?
Tom prit une grande inspiration.
– C’est un immense bloc de plusieurs immeubles dans la zone tertiaire de Viria’s district. C’est une zone de non droits, on n’y rentre pas, personne n’y rentre. Tout ce qu’on sait de ce bloc c’est qu’il est tellement compact que le jour ne passe pas au travers, mais il n’y fait jamais nuit pour autant. Les enseignes marchandes et les néons illuminent le bloc du premier au dernier étage. C’est même tellement lumineux que sa lumière traverse le nuage de pollution. De nuit, on peut la voir d’à peu près n’importe où. On raconte que la mafia a pris contrôle de l’endroit, qu’ils y ont carrément fait une ville indépendante intra-muros, avec même sa propre monnaie.
Alors qu’il s’apprêtait à demander ce qu’était une mafia, son esprit se tourna vers autre chose.
– Ça a l’air loin le quartier des bars, s’inquiéta Noah. Il ne faudrait peut-être pas traîner pour s’y rendre, même si l’on marche vite…
– Si tu comptes aller à pied jusqu’à là-bas, coupa Meven qui avait fini de préparer sa housse de guitare, tu seras arrivé bien après le concert, peut-être un peu avant l’aube, si tu as de la chance.
– On y va avec le van, annonça Shan en secouant nerveusement un trousseau de clef.
– Le Van?
– Une grosse voiture si tu préfères, tu veux la conduire?
Meven empoigna le trousseau de clef avant que Noah puisse dessiner un sourire si grand qu’il aurait été impossible de lui refuser la proposition.
– Je prends les rênes si tu veux bien, j’aimerais éviter de terminer dans une borne à incendie, surtout aujourd’hui.

18h00

Les roues du van crissèrent sur le parking qui faisait l’angle du Sharly’s Color. Le soleil ne donnait déjà presque plus aucune nouvelle de ce côté de la ville.
Comme Meven avait pu l’imaginer, Noah n’était jamais monté dans une automobile avant aujourd’hui, le souvenir du premier jour de leur rencontre lui avait mis la puce à l’oreille. En dépit de pouvoir toucher au volant et aux commandes, il lui proposa de monter à l’avant avec lui pour profiter du paysage, au péril de devoir assister dans son rétroviseur à une énième dispute entre Tom et Shan, qui se partageaient le peu de place qu’il restait à l’arrière du van, le matériel sur les genoux. Lorsque Meven tourna la clef, le van pétarada si fort que Noah sursauta avec des yeux ronds en agrippant sa ceinture de sécurité de fortune d’une main, et la petite croix en bois qu’il avait passé autour de son cou de l’autre, sous les ricanements des trois autres membres.

Durant tout le trajet, il ne cessait de se retourner en pointant du doigt sur la vitre tous les monuments qui sortaient de l’ordinaire en demandant ce que ça pouvait être, et à quoi ils pouvaient bien servir. Il se mettait à rire aux éclats chaque fois que Meven poussait une accélération pour doubler une autre voiture, si bien qu’il se questionna, jusqu’à se demander si Noah était bien majeur comme il l’avait imaginé. Les intonations qu’il poussait lorsqu’ils roulaient sur des ralentisseurs l’avaient convaincu que non.

Les portes rouillées du Van s’ouvrirent enfin, et les quatre membres descendirent pour s’étirer les jambes avant de prendre chacun leur tour un peu du matériel nécessaire pour le concert du soir.
– Nous y sommes! Le Sharly’s Color! lança Shan lorsqu’il atteignit l’angle du bâtiment.
– Woah… c’est superbe! poursuivit Noah qui le précédait de quelques mètres.
– Et t’as pas encore vu l’intérieur, annonça Meven une housse sur le dos, c’est miteux, pittoresque, mais c’est un peu notre chez nous.
Il prit alors les devants en s’avançant vers l’enseigne et salua de la main l’homme se tenant près la porte, qui ne répondit que d’un signe de tête. Noah lui emboita le pas de près, peu rassuré.
– C’est Mussa, le vigile du Sharly’s, expliqua Meven. Ne tente pas de lui faire la conversation, il ne parle pas la langue.
– Et tente encore moins de lui faire défaut! Surenchérit Shan en passant sa silhouette entre les deux épaules. Ton espérance de vie baissera considérablement s’il s’énerve.
Noah retrouva un air interrogatif tandis que Meven entrouvrait les portes blindées.
– Pourquoi ça? S’aventura-t-il.
– Ça… Commença Tom en refermant les portes derrière lui, personne n’est revenu de l’hôpital pour nous en témoigner.
Il clencha la porte, qui émit un bruit métallique se propageant dans tout le couloir menant à la salle.
– Mais généralement, reprit-il, une larme noire tatouée à l’encre sur le bas de l’œil de ton adversaire, c’est pas bon signe pour ce qu’il va t’arriver.
Avant que Noah ne puisse réfléchir à tout ce que Tom lui avait confié, ils dépassèrent de quelques pas le modeste accueil, avant qu’une voix rauque ne les interpellent.
– Hey! Meven! Ça fait toujours plaisir de te voir ici fiston!
– Salut Sharly, lança chaudement Meven avant de lui adresser une accolade amicale. On va te prendre quatre pintes, on installe tranquillement aujourd’hui. Il y a un petit nouveau parmi nous, c’est important de lui montrer pas à pas comment fonctionne une balance pour ce soir.
La personne que Meven appela Sharly fit pivoter son buste musclé vers la silhouette qui se cachait derrière son interlocuteur.
– Sharly, je te présente Noah, notre nouveau chanteur.
– Alors c’est donc toi le petit nouveau qui remplace Allan, hun?
Avant même qu’il puisse chercher quoi répondre, il se vit contraint d’essuyer une accolade musclée qui lui valut quelques craquements insonores.
– De toi à moi Meven, l’ancien avait peut-être une voix dégueulasse, mais il avait de la prestance sur ma scène.
– Il était juste gros Sharly, s’empressa de dire Meven avant que la situation ne puisse corrompre la bienvenue à Noah, alors spectateur de la scène.
– Exactement fiston! Il pouvait me vider un fût entier en une soirée, ce brave. Ah ça, il en faisait rentrer de l’argent!
– S’il avait un tant soit peu mis son argent dans des cours de chant et pas dans tes pressions, il serait peut-être encore avec nous ce soir.
Sharly soupira fortement, avant de se décider à servir les quatre garçons. Meven commença à sortir son portefeuille pour y sortir quelques billets avant qu’une main tendue ne lui demande d’arrêter.
– Pas de ça chez moi fiston, s’enquit de dire Sharly en mimant un « non » du doigt. Avec tout le monde que tu m’amènes tes soirs de venue, je peux bien fermer les yeux sur deux malheureux litres.
Sa main se mit à empoigner un torchon sali dans l’idée d’astiquer une parcelle de comptoir à quelque centimètres d’eux, avant de s’arrêter brusquement.
– Et puis, continua Sharly, quand on y pense, c’est bien toi qui a recruté le gros, alors c’est quelque part légitime! Lâcha-t-elle alors d’un rire gras.
– Ce que tu peux être sans cœur, dit Meven un sourire en coin, avant de plonger ses lèvres dans la mousse blanche qui ornait sa choppe.
– Bon, installez-vous, je vous allume la régie. Tom, j’te laisse faire les niveaux, je dois partir en ville basse pour des affaires, Shan quand t’auras fini tes réglages, sois gentil et sers donc mes client.
– Compte sur moi chacha! Lança-t-il en levant sa choppe à moitié vide, sans lever son regard posé sur les bouteilles factices devant lui.
– Shan est barman, expliqua Meven, c’était un grand habitué du comptoir, il a commencé ici un jour où Sharly était tellement débordée qu’elle ne pouvait pas assurer seule le service. Dans un coup de chaud, et surement parce qu’il refusait l’idée de ne plus pouvoir boire ce soir-là, Shan a sauté derrière le comptoir pour tirer des pressions supplémentaires et recharger les fûts vides. C’était très audacieux, surtout quand on connait le sort que Sharly réserve à quelqu’un qui oserait s’aventurer à glisser ne serait-ce qu’une main derrière son comptoir. S’il n’avait pas versé correctement sa toute première pinte, Mussa l’aurait surement mis dehors à coups de baffes. Mais il faut croire qu’elle a été plutôt reconnaissante de son geste, vu qu’il a été pris sous son aile par la suite. Sharly lui a tout appris sur le métier, peu dans cette ville peuvent s’en vanter. Maintenant, il est barman dans un club branché de Viria, il fait les cocktails, toutes ces conneries.
– Rien ne vaut les bonnes vieilles tirettes rouillées du Sharly’s, ça me change un peu de ma routine! Plaisanta-t-il avant de finir son autre moitié.
– Shan! Cria Tom au fond de la salle d’un air impatient. On commence par toi!
– J’arrive. Annonça-t-il en traînant mollement derrière lui la housse de sa guitare.
Quelques minutes plus tard, le son rond de la basse venait à embaumer toute la pièce, sous le regard un peu curieux des quelques clients assis aux tables situées tout au fond du bar.
Meven en profita alors pour expliquer à Noah toutes les étapes suivantes qui leur restait à faire avant le concert.
– Ce qu’on fait là, c’est ce que l’on appelle chez nous des balances; on fait sonner chaque instrument indépendamment pour le faire correctement ressortir sur le système de diffusion de la salle. On commence toujours par la batterie, car c’est celle qui occupe le plus le spectre sonore de tous les instruments. Sauf que là en l’occurrence Tom connaît déjà ses réglages, alors on passe au deuxième sur la liste, la basse. Ensuite ce sera à moi, puis le chant avec tous les instruments en même temps.
Meven termina sa pinte comme pour conclure.
– Comme ce soir on est en tête d’affiche et vu que la batterie est commune à tous, ils feront un simple line-check¹ pour les premières parties. C’est une aubaine pour nous, surtout ce soir, on n’a pas le droit à l’erreur.
Noah observa alors Meven passer sur la scène pour commencer ses réglages tandis que Shan courait au travers de la salle dans le but d’aller servir les quelques clients qui commençaient à s’impatienter.
Au fur et à mesure que les verres se vidaient, la balance arrivait à sa fin. A la vue de la position des aiguilles d’une vieille horloge en bois dans un coin de la salle, ils furent en mesure de répéter quelques morceaux pour le plus grand plaisir de Noah, qui se trouva alors bien plus décontracté que durant la journée.

Les aiguilles annonçaient maintenant vingt heures trente, le concert allait commencer avec le premier groupe dans l’heure suivante, si bien qu’ils décidèrent de se tous se retirer dans les loges du Sharly’s Color, qui lui, commençait à accueillir ses premiers clients du soir.


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¹ line-check: technique consistant à travailler le son d’un groupe pendant leurs premiers morceaux, offrant une plus grande rapidité de rotation des intervenants (tant sur scène qu’en régie) pendant un concert.