chapitre 25

 


– On reprend.
Au travers de la fenêtre, on pouvait y voir un temps brumeux mêlé au nuage de pollution que la ville avait pour habitude d’arborer. Les quelques gouttes sur la vitre indiquaient qu’il avait plu tard dans la matinée.
Meven en était enjoué, les condition météorologiques actuelles donnaient peu de baume au cœur à Noah, il en profita donc pour lui suggérer une après-midi de répétition, rien qu’eux deux. Sa proposition avait de suite illuminé le visage pâle de son colocataire, à en croire son enthousiasme, rien n’aurait pu lui faire plus plaisir.
Le décor de leur salon avait dès lors subi quelques modifications, Meven apporta l’une de ses guitares et un micro posé sur un trépied, le tout raccordé à un petit amplificateur de modeste facture.
Des feuilles jonchées d’encre s’étaient installées un peu partout sur le sol et la table basse. Le tout était saupoudré de cendre de cigarette n’ayant pu atteindre le cendrier, accompagné de quelques cadavres de bières liquidés la veille par Shan et Tom.

Cela faisait maintenant plus de trois heures que les deux colocataires répétaient leurs morceaux
Noah était assis en tailleur dans le canapé, un gros coussin autour de ses bras sur lequel reposait sa tête attentive.
Sa voix s’avérait être une matière remarquablement malléable, Meven l’avait compris. Il devenait de plus en plus pointilleux, persuadé de pouvoir faire avec son nouveau chanteur, tout ce dont il avait rêvé, tout ce qui ne pouvait se concrétiser avec Allan.
Son obsession pour la précision et l’assiduité augmentait, et à sa grande surprise, il s’en trouvait de plus en plus décontracté. Sa nouvelle recrue épongeait littéralement toutes les informations sans sourciller, et pour la première fois de sa vie, Meven fut le premier à ressentir de la fatigue lors d’une répétition.
Il profita alors de la fin d’un morceau qui s’était déroulé sans encombre pour se manifester.
– Faisons une petite pause, lança-t-il avec un air faussement exténué. Café? Thé? Chocolat chaud?
– Je n’ai jamais goûté aucun des trois, répondit Noah en griffonnant quelques mots sur une feuille déjà trop remplie.
– Vraiment?
Mais Meven ne s’en étonnait plus. Depuis leur rencontre, Noah ne cessait de le questionner sur des objets ou des expressions du quotidien. Il tenta même plusieurs fois de dresser un profil du lieu d’où il venait en rapport avec ses maigres connaissances sur le monde moderne, mais ses conclusions menaient souvent à des endroits plus improbables les uns que les autres. Il se trouvait contraint de faire avec, et finit même par s’en amuser.
– Dans ce cas, on va faire les trois!
– Super! Lança Noah avec un grand sourire.
Meven sortit fièrement quatre mugs qu’il posa sur le comptoir et se retourna vers les placards de la cuisine pour y chercher tous les ingrédients. En touchant les boites de thé, sa mine devint déconfite.

Vides…

– Je peux t’aider à les préparer?
Il sursauta, Noah s’était glissé derrière lui et le fixait avec des yeux ronds.

Merde je connais ce regard, si je lui dis il va encore se braquer.

– Cherche dans le réfrigérateur ce qu’il faut pour le Thé, inventa-t-il, je vais faire bouillir de l’eau.
Tandis qu’il se hâta à préparer les trois autres tasses, Noah plongeait ses mains dans les compartiments et en sortait tout ce que le mot Thé lui évoquait.
– Il faut ça?
– Heu.. oui, par exemple, répondit-il en regardant une feuille de chou qui se dandinait dans les mains de son colocataire.
Alors qu’il versait les doses prescrites pour le chocolat et les cafés dans les mugs, Noah revint à la charge avec un nouvel élément en main.
– Et ça?
– ça non, dit-il en se pinçant les lèvres à la vue d’une patate douce.
Plus tard, la préparation était devenue un jeu, Noah cherchait ce qui ressemblait le plus à une boisson appelé Thé, tandis que Meven, lui, cherchait à sélectionner les ingrédients qui une fois mis ensemble, pouvaient devenir la boisson la moins horrible possible.
– Ça suffira. Lança-t-il enfin.
Sans savoir quoi en faire, et sous le regard perçant de Noah, Meven se vit contraint de jeter le tout dans un mortier et d’écraser le tout à l’aide d’un pilon en priant pour que ce que qui en sortira ne les tueraient pas. Après quelques secondes, il se décida enfin à lâcher la mixture pâteuse dans le mug puis compléta avec de l’eau encore chaude.
– Tu devrais commencer par le café et le chocolat chaud, dit-il en repoussant l’inévitable.
Noah posa ses lèvres sur un mug noir aux rayures blanches et pris quelques gorgées avec le soin de ne pas se brûler.
– C’est très amer, finit-il par dire.
– C’est le café, et ça peut aussi se boire avec du sucre. Si tu n’aimes pas trop l’amertume, le deuxième devrait plus te plaire.
Noah reposa le mug sur le comptoir et regarda avec curiosité la fine tâche marron qui continuait de tourner au-dessus de celui d’à côté. Après avoir goûté, son air perplexe s’effaça.
– C’est super bon!
– C’est encore meilleur avec du vrai chocolat, agréa Meven comme pour sous-entendre qu’il ne trouvera pas meilleur parmi les trois.
Mais Noah tendait déjà ses mains vers le prochain mug, avec l’air certain que si l’aspect inquiétant du chocolat chaud n’impactait en rien sur son goût, celui des grumeaux verdâtres qui flottaient paresseusement en ferait de même. Meven voulut s’enfuir loin, mais il fut rattrapé sa curiosité pour le gout que pouvait avoir sa création. Le regard en biais, il arborait même un air admiratif envers son goûteur.
– Je crois que je n’aime pas trop le Thé, finit-il alors par dire en cachant ses relents d’estomac.
– C’est une boisson particulièrement forte, acquiesça Meven avec le plus grand sérieux du monde.
– Tu aimes toi?
– Pas trop, avoua-t-il. J’en garde ici surtout pour Tom.
Il ne mentait pas, Tom avait pour fâcheuse habitude de toujours réclamer du thé, avec celle apparemment, de laisser derrière lui des boites vides.
Tout en ramassant respectivement leurs mugs, Meven et Noah retournèrent dans le salon avec la ferme intention de finir de placer les textes sur une autre composition.

Deux nouvelles heures passèrent, et la fatigue commençait enfin à se ressentir respectivement sur les deux visages. Le soleil menaçait de se coucher alors qu’ils eurent fini de placer le chant sur la quatrième composition de leur set pour le concert prévu la semaine suivante.
Satisfait de sa journée, Meven reposa sa guitare sur son socle pour finir la répétition improvisée sur quelques paroles.
– Le rendu est relativement correct, assura-t-il en croisant les bras, mais cela ne suffira pas pour se faire repérer. Dans quelques jours, un sniffeur de talent sera de source sûre dans le bar où nous jouerons, et il en faudra bien plus que ça pour l’amener à nous contacter.
Noah le regarda de nouveau avec un regard inquiet.
– Être bon musicien ne suffit pas de nos jours pour percer dans ce milieu, continua Meven, il faut plaire, charmer. Ça commence par l’accoutrement, les vêtements, mais bien plus encore: ce qu’il te faut, c’est un véritable jeu de scène. Tu occupes la place la plus importante aux yeux du public, le chanteur d’un groupe est celui qui est le plus écouté, toute l’attention passe d’abord par lui.
Il alluma une cigarette aux contours noirs et continua en recrachant une fumée à l’odeur sucrée.
– Tout comme la lumière est plus rapide que le son, tu seras jugé sur ton aspect visuel avant même que tu aies pu chanter la moindre ligne de texte. La première impression est toujours la plus importante, c’est pourquoi il faut tout faire pour que les gens ne t’oublient pas.
– Comme le thé? Demanda Noah.
Meven le regarda en souriant.
– Exactement, dit-il, comme le thé. Retiens bien ça Noah, les gens ne doivent pas t’oublier.
Ces derniers mots frappèrent Noah, si bien que le soir même, il ne put trouver le sommeil.

Comment faire, pour ne pas être oublié?


 

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