chapitre 24

 


Vous savez ce qui pour moi est pire que d’affronter une armée d’inconnus imprévisibles aux mouvements presque aléatoires? N’en affronter qu’un seul en face à face. C’est étrange comment la foule a finalement quelque chose de plaisant lorsque nous sommes immergés dedans.
Tellement de monde, ne créant cependant qu’un seul et même mouvement, celui du flux quotidien. Tellement de potentiel cérébral réuni en un seul et même point, pour au final s’apercevoir qu’il tend à régresser au fil de l’agglutination.
De la statistique.
Ça n’a jamais effrayé personne, une statistique.
C’est froid, inerte, clinique, ça ne parle à personne. Tandis qu’une seule personne…
– Keph? hého, j’te parle !
– Pardon, j’avais la tête ailleurs.
– Tu pensais à quoi? M’a-t-elle dit en laissant traîner sa dernière syllabe, les doigts en éventail collés sous le menton.
A me sauver d’ici avant que ta niaiserie m’atteigne d’une façon ou d’une autre.
Je l’ai pensé tellement fort, que je m’étonne qu’elle ne l’ait pas entendu. Cette fille a le don de me fatiguer. A moins que tout le monde extérieur ne soit comme ça?
Peut-être est-ce moi qui aie de trop grandes exigences. Tout compte fait, voyons ça comme la suite de l’exercice visant à me reconnecter avec le monde extérieur.

– A des chatons, plein partout.
– Pfff, allez, te fiche pas d’moi! A qui tu pensais?
J’ai peut-être surévalué son air candide, j’imagine que je ne sais pas aussi bien jauger les gens que je l’aurais pensé, on va garder les airs condescendants pour soi à l’avenir.
Qu’est-ce qu’on pourrait bien répondre à ça? Je ne pensais à personne en particulier, et lui lâcher ma philosophie de comptoir sur l’abrutissement des masses ne risque pas de mener à grand-chose avec cette personne. Bien que…
– Je ne comprends sincèrement pas le monde extérieur, t’es pas sans savoir que je n’ai pas mis les pieds dehors depuis plus de quatre ans, j’ai pourtant l’impression d’avoir vécu recluse pendant cent ans. L’idée même par exemple, d’aller prendre ce verre en terrasse me dépasse: la vue n’est pas particulièrement agréable, les voitures passent à cinq mètre de nous, l’espace vital est réduit à une simple table et une chaise, et c’est une action singée par toutes les personnes assises autour de nous. Ce désir absolu de se faire encadrer par une enseigne et un serveur faussement soumis et asservi à sa propre classe sociale nommé client. Est-ce que c’est là tout ce que le monde a à nous offrir? On dirait une sorte de jeu de rôle assommant sur un plateau géant. N’as-tu jamais eu cette étrange impression d’être une silhouette dessinée sur la toile d’un peintre invisible, incapable de se détacher de sa couleur attribuée, de peur de devenir quelque chose de laid aux yeux des autres?
Elle me tira une grimace interrogative qui avait commencé lorsque j’avais prononcé le mot « asservi ». Son visage trahissait une expression de dégout, mêlée à celle d’une fausse incompréhension, qui la suivit jusqu’à la fin de ma tartine.
– De quoi? Pourquoi tu dis ça?
Puis-je seulement la blâmer d’être ce qu’elle est. Quelque part, je l’envie.
– Laisse tomber, ai-je fini par lui dire accompagné d’un sourire. Je dois avouer que je ne saurais pas dire si celui-ci était forcé ou non.
Je la vis alors se figer un court instant avant de chasser de ses yeux ce qui semblait être un début de réflexion.
– Au fait! T’es au courant? Il va y avoir du mouvement au Sharly’s Color …
– Le concert? Comment peut-on ne pas être au courant avec les affiches placardées dans toute la vielle ville… En venant ici j’ai pas pu voir un seul mur sans une de ces affiches.
J’ai alors vu Anna bondir de sa chaise, enthousiasmée.
– J’y vais avec quelques copains et copines, y a les Arkorner qui y jouent, on connait quelqu’un dans le groupe, j’ai hâte de voir ça !
Elle me fit une succession de petits applaudissements nerveux destinés à qui voudrait bien s’en acquérir.
– Ça te dit de venir? Je te présenterai à mes amies tu verras ils sont extra!
Peut-on considérer cette invitation comme étant une réussite au deuxième exercice? Après tout, mêler la foule au groupuscule social synthétiserait peut-être un tiers exercice plus dur que les deux précédents. Qu’est-ce que je peux bien y perdre? Au final, je pourrais même aller y faire quelques photos.
– C’est quoi comme groupe?
– Je ne sais pas trop, je dirais du rock très très lourd, ça sonne grave!
Les dernières gouttes atteignirent sa paille, créant un bruit mat et ébullé.
– Je marche. Ai-je dis en profitant de cette conclusion pour me retirer. Je dois filer, merci pour la conso, je vous rejoindrais sur place là-bas, à plus.

Anna observa alors Keph enfoncer ses deux mains dans sa poche kangourou, tout en se retournant vers la sortie, esquivant avec agilité tout obstacles devant elle.


Chapitre suivant