chapitre 21

 


Après s’être remplis l’estomac dans une brasserie bon marché de la zone tertiaire de Viria, les trois amis se rendirent à la place de Cattown pour y trouver des vêtements peu onéreux, convenant aux goûts et à la taille du nouveau colocataire. Meven s’étonna du peu d’exigence qu’il donnait au style vestimentaire:
Il se massait les paupières chaque fois que Noah enfilait un pull aux motifs ringards, et levait les yeux aux ciels chaque fois qu’il le vit donner un billet pour chacun de ces vêtements.
Bien qu’il lui avait appris la valeur de l’argent et la façon de commercer dans la ville, il resta toujours un peu derrière en jetant un œil aux transactions. Noah donnait souvent quatre à cinq fois la somme nécessaire, et se voyait recevoir les mêmes billets qu’il donnait. Le calcul n’était visiblement pas son fort.

Ou peut-être ne sait-il carrément pas lire? Ça m’étonnerait qu’à moitié à la vue de son écriture…

Le monde lui paraissait nouveau, Noah importunait et amusait beaucoup de badauds autour de lui sans le vouloir ni même le savoir:
Répondant à des phrases d’inconnu qui ne lui était pas adressées, ou même aux slogans que scandaient les marchants tout autour de lui. Il traversa plusieurs fois la foule en coupant en plein milieu de groupes d’amis ou d’amoureux, sans remarquer les regards intrigués des gens autour de lui.
Sur leur trajet, Noah s’émerveilla plus d’une fois sur des détails que la vie en société ne remarquait plus. Meven râlait souvent à la vue de son comportement, mais appréciait secrètement ce regard nouveau sur le monde qui l’entourait. Un œil neuf, qui selon lui, remettait en question beaucoup d’habitudes et de comportements jugés normaux, mais au final dénués de sens avec un tant soit peu de recul.
Meven s’exclama à la vue de son dernier détour.
En trottinant, Noah rejoignit Meven et Shan les bras pleins de vêtements, et le regard plein de nouvelles questions.
– Désolé! Il y avait une personne là-bas avec une boite noire étrange dans les mains! Tu l’as vue? Hein, dis ?
Il fixa Meven avec des yeux ronds, comme à son habitude lorsqu’il jugeait une question pertinente.
Meven jeta ses bras en avant en levant la tête comme s’il s’adressait à lui-même avec ironie.
– Quoi, son appareil photo? Sérieusement!
Il se mit alors à énumérer sur ses doigts:
– La cigarette, le digicode, les feux rouges, les téléphones portables, et maintenant ça? Ma parole, mais tu viens d’où pour ne pas connaître tout ç…
Il coupa net lorsqu’il se rendit compte que Noah n’était déjà plus à ses côtés. Quelques mouvements de tête suffirent pour le retrouver, arrêté net devant une chapellerie de fortune, les yeux tout brillants.
Meven émit un long soupir sarcastique, alors que Shan l’épaula avec un grand sourire.
– De toute évidence, pas de ce millénaire!
A peine eurent-ils le temps de le railler, qu’il conclut l’achat d’un bonnet péruvien frisé de motifs noirs et blancs, qu’il ajusta aussitôt sur sa chevelure blanche. Noah était aux anges.
Shan tapa alors dans ses mains comme pour faire le bilan.
-Bon, la bouffe, c’est fait. Les fringues, c’est fait. Il ne nous manque plus qu’une chose!
Les deux colocataires s’interrogèrent du regard.
– Dis-moi mon petit candide, aussi pur que la blancheur de tes cheveux, ça va faire combien de temps que tu ne les a pas coupés?
– Là, il marque un point, appuya Meven.
Noah fouillait dans ses souvenirs en affichant une moue.
– Voyons voir, d’habitude on me les coupait une fois par an. Et vu qu’on est en Fév…
– On? Qui ça « On » ? S’empressa d’ajouter Meven.
– Oh, j’ai dit « On » ? Se rattrapa-t-il d’un rire gêné.
Shan vit de la perplexité dans le regard de Meven. Celle-ci venait considérablement de s’approfondir.
– Bref! Conclut Shan en y voyant là un début de malaise. T’as au moins six mois de trop sur la tronche, on part de suite t’arranger ça, et après, direction les locaux de répet !
– Je peux les garder un petit peu long? Questionna Noah comme pour acquiescer l’idée.
– On peut aller chez Razorback. Je le connais depuis qu’il a un rasoir dans les main, il nous fera un prix.
– C’est à dire en primaire, souffla Shan à Noah, prit alors d’un grand frisson.


– Meven ! Entendit-on au loin dans la boutique. Je pourrais reconnaître cette aura glaciale parmi mille!
Un homme mince de grande taille se faufila au travers du salon de coiffure pour aller saluer son vieil ami, en coupant au passage d’un coup de rasoir la frange d’une cliente tout en rabattant ses propres cheveux teint vers l’arrière.
– Salut Razorback, ça fait un bail pas vrai?
– Vu tes cheveux, je dirais que oui. Répondit-il avec un air snobe.
– Je ne viens pas pour moi…
– A mon grand regret, finit Razor, avant de tourner la tête vers Noah. Oh, my, fuckin god…
Soucieux du blasphème proféré, Meven se retourna mine inquiète vers Noah.

Bordel, heureusement qu’il pige pas l’anglais… ç’aurait été la crise sinon…

– T’es cheveux sont d’une blancheur! Continua Razor, c’est pas une teinture tout de même? Questionna-t-il en se rapprochant rapidement du visage de Noah, terrifié par le personnage tenant un rasoir de barbier dans sa main.
– Cette couleur… Oh Meven, dis-moi que c’est pour lui.
– Gagné, avoua-t-il en allumant une cigarette.
– Magnifique! S’exclama Razor les bras en l’air avec la lame encore dans la main.
Noah ne pouvait la quitter du regard de peur d’être victime d’un geste maladroit.
– Dirige toi tout de suite vers les bacs à shampoings, Mélusine va se faire un plaisir de s’occuper de toi. Je me charge de ma cliente et tu es à moi dans une minute! S’exclama-t-il plein d’impatience.
Noah se dirigea rapidement vers le fond du salon pour creuser un écart entre lui et Razor. Une jeune fille l’attendait affublée d’une blouse noire et d’un flacon à la main.
– Prends un siège, on va te préparer.
– ça fera pas mal au moins? S’inquiéta Noah en levant les yeux.
La jeune fille se mit à rire avant de vider la lotion dans ses cheveux.
– Dis-moi Meven, commença Razor, témoin de la scène. C’est un joli étalon que tu as là, c’est ton nouveau protégé?
– Trop tôt pour le dire mon vieux, confia Meven en écrasant sa cigarette dans un cendrier. Ce soir apportera son lot de réponse, espérons-le.
– Toujours aussi mystérieux quand tu parles, tu n’as pas changé d’un cheveux depuis le temps.
– Je te retourne le compliment, sourit Meven. Toujours pas résolu à travailler avec de vrais outils?
– Ma réputation ne se serait jamais faite avec de vrais outils.
– Razorback, le sanglier de Viria qui vous coiffe d’un revers de rasoir, ironisa Meven, il faut avouer que le concept ne s’est jamais vu avant toi.¹
– Il est prêt! Lança une voix à l’autre bout du salon.
Noah arriva en faisant des petits pas.
– N’aie pas peur, tenta de rassurer Meven en lui présentant une chaise. Razor n’a jamais fait saigner quelqu’un en sept ans de profession.
– Aucun client, tout du moins. Rectifia Razor en s’approchant des cheveux mouillés de Noah.
– Était-ce vraiment nécessaire de le préciser? Souffla Shan un peu plus loin.
Noah s’installa sur l’un des fauteuil faisant face aux miroirs muraux. Il n’osait pas parler, et regardait Meven en insistant du regard comme pour le supplier de s’en aller.
– Je ne serai pas long, lâcha Razor sentant son client mal à l’aise. Si tu ne bouges pas, la lame n’ira pas jusqu’à toi.
Pendant les vingt minutes qui suivirent, Noah se surprit à lâcher peu à peu du regard le rasoir pour observer tomber ses mèches blanches sur le sol. Les passages de l’outil ne faisaient qu’un infime bruit feutré. La lame, tant bien aiguisée sur la fin, ne semblait pas toucher les cheveux qu’il coupait.
Plus Razor s’approchait du visage de Noah, plus ses gestes étaient soignées, presque artistiques. En y voyant là un certain savoir-faire, Noah se relaxa de plus en plus. Si bien que lorsque Mélusine vint à passer le coup de sèche-cheveux final, Noah, contraint de fermer ses yeux, commençait à s’endormir.


– La coupe te plaît? Lança Meven sur le trottoir devant la vitrine du salon.
Noah en sortit en jouant avec ses mèches plus courtes, comme pour s’y habituer, avant de réajuster son bonnet.
– Oui! Dit-il en s’observant son reflet dans la devanture du salon, c’était une superbe expérience!
– Tu parles! Ricana Shan, t’as flippé pendant tout le temps où Razor était dans ton champ de vision!
– Même pas vrai! Bouda Noah en repensant aux dernières minutes passés dans le salon.
– Ne tardons pas. Lâcha Meven en s’allumant une cigarette. Le soleil commence à tomber, allons rejoindre Tom aux locaux de répétitions.
– J’ai hâte! Avoua Shan, plein d’entrain.
– Moi aussi, souffla Meven.

Ce soir apportera son lot de réponse. Oui, espérons-le.

 

Vingt heures marqua l’arrivée des trois musiciens dans le local de répétition. Tom se trouvait déjà derrières la batterie, finissant ses derniers réglages.
– Tout juste à temps. Sympas tes fringues, lança-t-il à Noah.
– Merci! Lui sourit-il.
– C’est vrai que ça change de l’habituel trois pièce noir que t’es habitué de nous servir, ricana Shan en s’adressant à Tom.
– Qu’est-ce que tu veux, y en a qui taff dans des endroits plus sélect que ton Var’grail Club.
– Portier dans un quatre étoiles, tu parles d’un endroit sélect!
– Ça va vous deux, finissez de vous préparer au lieu de vous tirer dessus, lâcha Meven en sortant sa guitare de sa housse. Je vous jure, si vous n’existiez pas faudrait vous inventer.
Noah commença à s’asseoir au même endroit que la précédente répétition, et sortit les quelques feuilles jonchées de mots inscrits le matin même, quand Meven se mit à lui tendre un objet cabossé.
– C’est quoi? Je vais en avoir besoin? Demanda-t-il en se relevant.
– C’est un micro de chant. Pour faire simple, ça sert à amplifier ta voix pour la restituer dans les enceintes que tu vois aux 4 coins du local. Et oui.
– « Oui » ?
– Oui, avec ce qu’on crache comme son, tu vas en avoir besoin.
Meven le lui remit en mains propres, puis s’adressa à tout le monde.
– Ok très bien les gars, aujourd’hui l’objectif, c’est de voir avec Noah ce que notre son va rendre avec sa voix!
Meven s’adressa maintenant directement à Noah.
– Ne le regarde pas avec inquiétude, son gain² est réglé. Tout ce que t’as à faire, c’est chanter dedans assez fort pour que tout le monde t’entende. Tu te sens prêt?
Noah opina du chef sans quitter du regard l’objet tenu dans ses mains.
– Très bien! Lança Meven à la criée. On commence !
Le premier silence de la répétition s’observait enfin, Shan réajustait sa basse tandis que Tom se positionnait sur son siège, des regards interrogatifs se lançaient, demandant si tout le monde était prêt. Noah passait nerveusement le câble du micro autour de ses doigts, toujours en fixant la grille cabossée de l’objet qu’il tenait, encore inconnu pour lui quelques secondes auparavant.
Lorsque tous acquiescèrent, Tom marqua deux temps forts sur le charleston. Puis s’en suivit le riff de guitare phare du morceau, celui d’un arpège saturé en palm-mute³.

Noah se trouva prit de court.
Cinq mesures.
Il ne s’était pas encore échauffé la voix, il ne savait plus sur quel pied danser, entre l’envie de prendre le temps de comprendre, et celui de plaire et surprendre.
Quatre Mesures.
Il voyait là une ultime étape dans sa vie future, l’échec n’était pas envisageable.
Trois Mesures.
La simple idée d’échec réveilla en lui les douleurs des flagellations, il ferma les yeux.
Deux Mesures.
Il approcha le micro de son visage, et sentit le grillage glacé de la coque sur ses lèvres. En tendant l’oreille, il pouvait entendre son propre souffle amplifié dans toute la salle.
Une Mesure.
Il ouvrit les yeux.

Malgré tout le professionnel des membres du groupe, personne ne put s’empêcher de scruter Noah du regard. Ne sachant où déposer le sien, il se contenta de s’auto-plonger dans le noir, ses lèvres s’ouvrirent.
Son tout premier mot fut instantanément accompagné d’un strident larsen dans toute la salle, Noah recula instinctivement le micro, sans perdre le fil de ses paroles. Les phrases qui suivirent furent plus parlés et déstructurés que chantés, bien que d’une justesse irréprochable.
L’introduction mourut peu à peu dans les murs du studio.
Quand soudain, deux immenses coup de charleston retentirent, suivit d’une consonance commune et cataclysmique des instruments, la chanson était lancée.
Une ligne de frisson parcourut le dos de Noah, il retrouva cette impression d’euphorie de la première répétition. Plus de doutes, ni de craintes. Il reprit le micro et sortit les nouvelles paroles du refrain, toujours dans une justesse sans nom.
Meven ne comprit pas de suite la logique de placement du texte, l’idée qu’il s’en faisait était à des années-lumière de ce qu’il entendit à ce moment même. Lors de la deuxième partie du refrain, tout devenait enfin clair, c’était même pour lui de l’ordre de la logique pure.
Ces compostions avaient enfin trouvé le porte-parole tant désiré, et il se trouvait là, devant lui.
Cet être mystérieux, sorti de nul part, blanc et pur dans son esprit, ses cheveux, et même sa voix.
Il ne fallut pas longtemps au reste des membres du groupe pour intégrer le chant de la nouvelle recrue, et bientôt, se créa autour de tous, une nouvelle aura, celle de la complaisance de chacun, vis à vis de chacun, celle de l’unification sonore, celle qui vous rend heureux.

 

¹:Razorback signifie sanglier en anglais. Le mot pourrait aussi se traduire littéralement par « retour de rasoir »
²: Outil de sonorisation servant à rehausser la tension électrique d’une source jusqu’à son niveau nominal .
³:Technique en guitare consistant à plaquer les corde de la paume de sa main tout en jouant, donnant un son étouffé.

 

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