chapitre 20

 

 

– Je sors.

Je claque ma porte d’entrée sans attendre que mes parents se manifestent sur le fait que doive faire attention à moi-même. De toute façon si je les écoutais, je ne sortirais jamais seule. Aujourd’hui, j’ai besoin d’être seule.
Vous seriez en droit de vous demander pourquoi une telle prise de risque avec un corps aussi frêle et fragile, et vous auriez raison d’affirmer que la moindre bousculade pourrait m’être fatale, que la moindre accolade aussi amicale soit-elle, pourrait m’envoyer en convalescence durant des mois. Pourquoi donc alors ? No pain, no gain.
Tout ce qui m’entoure de près ou de loin est, qu’il le veuille ou non potentiellement mon ennemi. Depuis ma chambre, je ne peux m’évader qu’en regardant par la fenêtre ou en cherchant des images du net, c’est pauvre en sensations, vous en conviendrez.
D’après les médecins j’ai dépassé de peu l’espérance de vie des gens comme moi. Les moins chanceux sont des mort-nés, pour le reste, c’est l’inconscience de la jeunesse qui la plupart du temps les tue. Je suis vue comme une grande finaliste, celle qui peut-être pulvérisera les scores si je reste bien sagement dans un lieu adapté.
Je ne vois pas la vie sous cet angle, le but n’est pas pour moi de vivre le plus longtemps à fuir la mort. Voyez-vous, je veux scorer un max en un minimum de temps.
Je ne suis pas suicidaire, je veux seulement ressentir.

Pas sur le trottoir,
Vent glacial sur la nuque
Des songes profonds.

J’attends là, à l’arrêt de bus au bout de ma rue. Personne, par chance. Je me souviens encore le prendre il y a des années de ça, quand j’allais à mon collège, avant que la maladie ne s’aggrave.
Deux bras plâtrés à cause d’un connard random m’amenant à scruter ma fenêtre durant quatre longues années à regarder jouer les chiards des voisins, je peux vous dire que j’en connais un rayon sur la haine du genre humain.
Un bus arrive, ils n’ont pas changés en cinq ans, toujours ce gris déguelassé par la pollution…
Numéro 22.
Je ne sais pas où va celui-là, et je m’en fous complètement.
Partout, partout pourvu qu’il m’emmène loin de cette foutue rue.
Je rentre, à peine ai-je donné la somme pour le trajet au gros lard qui sert de chauffeur qu’il se met à accélérer. Son joli tour de branleur m’a fait perdre l’équilibre, je tente de me rattraper à un truc, n’importe quoi… à une barre de métal qui était par chance juste à côté de moi. Allez Keph, trouve un siège libre, vite…
A première vue, je m’en sors avec une foulure à ma cheville droite, et une méchante douleur au poignet. Ca va gueuler grave ce soir en rentrant, si je suis encore vivante d’ici là.
Devant moi, un panneau indique la destination du bus. Place de Cattown. C’est la grande place de la zone tertiaire de Viria, on verra bien…
Toutes les personnes autour de moi me paraissent blasées, leurs regards sont vides. A quoi peuvent bien être dû leurs maux? Dans le fond, je m’en fous un peu.

Descente du bus
Revers du vent d’hiver
Badauds par milliers
Peur

 


Terminus
Bordel, la place de Cattown est noire de monde aujourd’hui. Il y en a partout, je dois absolument trouver un mur, dans mon état, se faire bousculer n’est pas une option.
Marche vite Keph, aiguise tes sens, observe vite et de façon efficace:
Tous marchent à peu près dans la même direction. Pour assurer mes arrières, j’ai juste à marcher plus vite qu’eux, esquiver les corps, par chance ma carrure me le permet.
A première vue, c’est plutôt facile.
C’est un fait surprenant, de loin la masse me paraissait insurmontable, le fait est que les foules ne sont pas si denses quand on se retrouve à l’intérieur. C’est ça que je dois photographier en premier, le flux de la masse, c’est une de mes plus grandes peurs. Pas le temps de penser aux conséquences, cherche plutôt un point de vue convenable pour emprisoner ta phobie.
La grande fontaine de Cattown me semble être un bon endroit pour surplomber la foule. Si ma foulure me le permet, d’ici je retrouverai cette sensation de masse qui m’angoisse tant.
Voyons voir, il est midi passé, le soleil se cache derrière les nuages, le temps est sombre, on va opter pour une grande ouverture à vitesse réduite. Avec un peu de chance, deux ou trois secondes suffiraient à ce que la lumière puisse transformer cette masse nette en filaments sur la pellicule. On verra bien en rentrant, je dois faire vite, mes contusions commencent à me brûler sévère.


Je pensais à descendre ensuite près des stands du marché pour un point de vue plus rapproché, une focale courte et une vitesse d’obturation proche de la centaine de milliseconde devraient me donner une image nette au premier plan. Au prix des recharges, je peux bien me permettre quelques essais.

Presser la détente
Cheveux blancs sur l’objectif
Un inconnu crie

Merde, raté.
Recharge vite, le mouvement était presque parfait.

– Noah, mais qu’est-ce que tu fiches à la fin ?!

Aller Keph, il est temps de rentrer. Tes bras sont bien trop fatigués pour continuer à porter cet appareil. Franchement, qui aurait cru que combattre une phobie puisse puiser autant de force mentale et physique. Retour à la case départ.

Numéro 22, Je sais où va celui-là.

 


 

 

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