chapitre 2

 

Viria’s District était une grande ville, elle regroupait elle aussi son centre des affaires et des business, des sites industriels excentrés près des quartiers défavorisés, son grand parc doté d’une faune et d’une flore, un centre-ville, des villas et des immeubles, en bref, un environnement approprié pour un homme de la civilisation, pour un homme parmi le demi-million d’autres de cette ville de luxe, de routine, mais aussi de débauche.


00h01

Les ténèbres dominaient le district, comptant d’infimes minuscules points de lumières, semblables aux étoiles qui surplombaient la ville, étoiles ne bénéficiant jamais d’éloges ; le nuage de pollution les cachait toutes. Seule la lune pouvait y tenir tête. Mais le silence lui, jamais ne dominera ces lieux. Les routes sans cesse utilisées, les sirènes de police et d’ambulance criaient aux quatre coins de la ville.

Des klaxons, des cris, et parfois même, des coups de feu.

Si l’on pouvait concentrer notre entière attention sur un point précis de cette réussite urbaine, on aurait pu entendre, dans le quartier modeste de Viria, la distorsion violente et envoûtante d’un riff de guitare, marquant le début d’une soirée pour le moins mémorable.

Le Sharly’s Color

C’était un bar souterrain, doté d’une unique grande salle. Un parking s’y trouvait il y a de ça plusieurs années. Mais le développement de la ville, et son extension sur ses propres frontières avaient conduit à une remarquable migration de la population. Le quartier était devenu bien moins côté, et du jour au lendemain, cette infrastructure fût revendue par l’État pour une bouchée de pain à qui voulait bien s’en acquérir. Et ce fût Sharly, une personne pleine d’ambition qui eut l’idée de le racheter. D’abord dans l’idée d’en faire un studio d’enregistrement, Sharly se vit dans l’obligation de se raviser pour des questions de logique, à savoir que la clientèle trop ciblée ne lui permettrait pas d’en venir à bout de ses prêts. Sharly opta donc pour y installer un bar, avec double porte insonorisée à l’entrée, guichet et comptoir sur la droite, quelques tables et chaises ici et là, et tout au fond, une belle et modeste scène surélevée de quelques centimètres, qui comportait une batterie complète d’occasion, deux baffles et amplis guitare de bonne fabrique, d’un caisson de basse, et pour les artistes, d’un basique système de 4 retours format wedge¹.

C’était un pari risqué, mais aussi une réussite qu’avait entreprit Sharly, le bar ne mit que quelques semaines pour se remplir, y trouver ses habitués du soir, ses groupes fétiches, et sa trentaine de litres de bière écoulée quotidiennement, tout ça uniquement par le biais de quelques prospectus. Les jeunes, les curieux et les pochtrons avaient ensuite fait leurs parts de bouche à oreille pour faire vivre correctement le bar. Sharly, dans un élan de modestie se décida alors à baptiser son bar aux lettres de son prénom, et y ajouta l’adjectif « Color » signe qu’il y faisait bon vivre, et que les étiquettes sur l’ethnique de ses occupants se laissaient au vestiaire.

Là-bas, on y allait en inconnu pour y ressortir avec plein d’amis du soir.

Et si un parfait inconnu venait à aller s’y rassasier ce soir-là, il aurait tout d’abord poussé cette énorme porte blindée en fer gardée par un vigile, puis poussé la deuxième située à quelques centimètres de la première, et après s’être habitué à la pollution sonore qu’occasionnait les occupants, aurait commandé une pression à 3.50 le demi-litre, se serait assis au comptoir pour y saluer d’autres inconnus, et aurait certainement siroté sa précieuse, en fixant au loin les quatre jeunes se préparer à ce qui sera pour eux, le début d’une fin incertaine.

Quand jacks et micros furent branchés, et après quelques réglages de gain occasionnant de minces larsens, le Sharly’s Color pouvait pour la première fois dans la soirée, bénéficier de son unique silence. Silence qui ne dura que quelques secondes, avant que les quatre coups de baguettes ne retentissent, laissant place à ce riff de guitare envoûtant.


Arkorner

 


Un son détruit par la pédale d’effet, créant une distorsion des plus sales, grasses, mais tellement libératrice, ce guitariste savait y faire, aucun doute. Puis vint le riff de basse, doux et accrocheur. Carré et en même temps baladeur, ce qui lui donnait ce groove plus que jamais inégalable, qui aurait fait remuer les tripes de tout homme présent. Quelques mesures, et par-dessus cette incantation musicale, se rajouta le claquement percussif de la grosse caisse, aidé par un micro dans la chambre de l’instrument, ce qui fit amplifier le son dans toute la salle, faisant battre le cœur du public.

Quand chaque instrument vint enfin à occuper un organe respectif du corps humain, la voix enfin, se fit entendre. Ça n’était pas pour son timbre, que les membres du groupe avaient décidé de prendre ce chanteur, ni pour l’originalité de ses textes, mais pour sa simple puissance vocale. Cet individu aurait pu crier sans microphone, qu’il se serait quand même fait entendre sans le moindre mal.

– Bonsoir à tous, nous sommes Arkorner ! lâcha-t-il sur un cri des plus stridents. S’ensuivit ensuite une heure de morceaux sans interruption, ou le groupe s’efforçait d’être irréprochable.
Ça n’était pas un groupe d’amis qui jouaient pour le plaisir, tous avaient un objectif bien précis, celui de devenir pro.


Cents litres et quelques de bière plus tard, le groupe commençait à rassembler ses affaires, sous une belle rasade d’applaudissements du publique, demandant un rappel, comme à son habitude.
Ce fût une silhouette mince au corps élancé qui prit la parole au micro, celui du guitariste:

– On vous remercie pour ce chaleureux accueil, bonne fin de soirée et portez-vous bien !

Il n’en pensait pas un mot, il ne souhaitait pas le bien du monde, ni même la joie, il voulait seulement en finir avec cette soirée qui pour lui, marquait un virage important au sein de ce qu’il considérait comme son groupe, ce qu’aucun membre n’aurait pu contester. Il était considéré comme le leader d’Arkorner et comptait goûter à plus appétissant que des concerts dans des bars, avec un public qui selon lui, n’y comprenait rien. Ces gens n’étaient pas là pour eux, mais pour les litres de bières qu’ils ingurgitaient.

Il se considérait simplement comme un amuse-gueule de soirée, qu’on dédaignait écouter car il n’y avait rien d’autre sous la main. Il rangea sa guitare dans son étui, passa sa main dans ses cheveux, puis allégua:
– On se casse.
– Quoi? Mais Meven, t’entends pas ? Ils demandent un rappel!
– Rien à foutre Shan, ils ont eu ce qu’ils voulaient, maintenant on dégage. Il se retourna vers son interlocuteur. Viens avec moi, Tom aussi, quant à toi Allan va falloir qu’on cause sérieusement.

Tous savaient très bien ce que ce regard signifiait, ça n’était qu’une question de temps.

Sous des acclamations, le groupe s’en alla sans demander son reste. Une fois dehors, Meven sorti une cigarette et l’alluma à deux reprises.
– A plus les mecs, on en reparle demain en répétition, lâcha-t-il avant de s’engager sur le trottoir d’en face pour rentrer chez lui.
Il se mit à pleuvoir.

Shan adressa un regard morne à la pointe de ses chaussures.
– Et merde…


¹Wedge : Ou format type « bain de pied », est un mot anglais utilisé pour désigner les enceintes de retour se trouvant généralement au pied de l’artiste. (Cf: images de concerts)

 

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