chapitre 19

 

Meven était connu de ses proches comme étant quelqu’un de direct, tant dans ses actes que dans sa vie personnelle. Son appartement, et mieux encore sa chambre, illustrait parfaitement ce trait de personnalité :
L’agencement ne pouvait être plus banal, la pièce accueillait un lit simple sur lequel séjournait un réveil à pile. Un bureau tout juste assez large pour y poser un ordinateur et quelques feuilles, ainsi qu’une enceinte amplifiée calée dans un coin, à côté d’un repose- guitare bon marché. Les murs étaient restés blanc d’origine, et que ce soit par choix ou fainéantise, n’affichait aucun posters ou calendrier. L’appartement disposait d’une seconde chambre voisine similaire en tout point, Meven ne l’utilisait jamais personnellement, elle servait entre autre de chambre d’amis, particulièrement les soirs pendant lesquels Shan et Tom décidaient de refaire le monde autour d’une bouteille d’alcool fort.

Le soir de son emménagement, Noah se vit attribuer cette même chambre, Meven y avait songé durant toute la journée de leur rencontre, pesant le pour et le contre. En dépit de sa simplicité, il disposait d’une impressionnante audace qu’il n’hésitait pas à mettre à l’épreuve, pourvu que ces décisions pouvaient occasionner un quelconque chamboulement dans sa routine de vie. Pour sûr, cette dernière décision n’allait pas le décevoir. Quelque part, Meven s’en doutait.

– Meven ! Hé Mev !
Le son paraissait lui venir d’abord de loin, puis s’éclaircit au fur et à mesure que son épaule bougeait, le sortant d’un énième rêve dénué de sens.
– Meven ! Debout ! Allez, debout !
Meven tira une grimace que seules les rudes matinées pouvaient offrir.
– C’est quoi ce bordel à la fin, grommela t’il en plissant des yeux.
Noah se tenait assis sur le lit juste devant lui. Sa main gauche secouait énergiquement l’épaule de son nouveau colocataire, vêtu d’un short de bain et d’un tee-shirt trop large pour lui. Des affaires provisoires que Meven lui avait cédé sans mal pour dormir.

– Tu veux bien m’expliquer à quoi tu joues à la fin ? Lâcha-t-il en se redressant, encore à moitié endormi.
En dépit de ses sens qui peinaient à refaire surface, son odorat quant à lui l’alerta qu’un danger s’approchait. Sa vision était encore floue, il parvint cependant à deviner dans la main droite de Noah une tartine brulée approcher à grand pas vers son visage qu’il intercepta juste à temps.
– Il faut aller travailler ! Apprête-toi vite, ou le vieux sur sa chaise va encore te gronder ! Lança-t-il.
– Notre boite ne bosse pas le samedi, rétorqua Meven en frottant ses yeux de sa main libre.
Il observa alors Noah se décomposer devant lui.  Sa religion était pourtant claire, et son enseignement, stricte ; le repos ne s’accorde qu’au dimanche seul. Le samedi était pour lui un jour comme un autre. En dépit d’un enseignement athée, Meven l’avait compris. Il commençait seulement à réaliser à quel point Noah s’adonnait à ses croyances, et les respectaient à la lettre.

Ses yeux voyageaient entre sa main tenant la tartine brûlée et celles de Noah chiffonnant nerveusement la couverture.
Meven croqua non sans mal dans la tartine jusqu’à sa moitié, puis se mit à sourire tout en mâchant sans quitter Noah du regard.
– Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? Lâcha Noah, faisant la moue.
– Tu veux bosser ? répliqua-t-il.
Sans répondre, Noah jeta un regard accusateur vers Meven, qui lui tendit la moitié restante :
– Aujourd’hui on va travailler tes textes.
A sa grande surprise, son nouveau colocataire afficha un sourire presque immédiatement.
– Super ! Lâcha-t-il en engloutissant sans broncher le reste de la tartine brûlée.
Noah se faufila alors hors de la chambre de Meven en parlant la bouche pleine dans un langage incompréhensible sous le regard perplexe de son colocataire, puis revint à la charge en s’arrêtant sur le palier de la chambre tout en secouant une pile de feuilles intégralement recouvert de mots et de ratures.
– Qu’est-ce que c’est tout ça ? S’inquiéta Meven.
– Votre répétition d’hier m’a vraiment beaucoup inspirée, toute cette présence, et l’aura que dégageaient vos instruments. Alors j’ai ressorti le disque que tu m’avais donné et le baladeur qu’il y avait dans la chambre hier soir, j’ai tout remis au propre.

 Au propre, souffla sarcastiquement Meven avant de réaliser.

– Mais attends voir… c’est des textes tous ces trucs ?! Lança-t-il surpris en pointant la pile de feuilles
– Ben oui. Répondit simplement Noah.
– Mais quand est-ce que t’as fait ça ? Lâcha Meven en gardant le même ton.
– Je n’ai pas dormi, dit-il tout naturellement avant de s’éclipser pour étaler méticuleusement les feuilles sur la table du salon de l’appartement.
Meven se trouva stupéfait, il demeura ainsi sans réaction pendant quelques secondes, avant de secouer énergiquement la tête tout en piochant un tee-shirt et un pantalon dans sa pile de vêtement.

 Je rêve !  se répéta-t-il en se précipitant dans le salon.

Il plaqua énergiquement ses mains sur la table. Sa tête se pencha vers les feuilles encore éparpillées tandis que ses cheveux tombèrent à la verticale, masquant alors son visage de toute expression.
Ce qu’il y vit ne ressemblait en rien à de l’écriture pour chant tel qu’il pouvait l’imaginer, les pages étaient recouvertes de ratures plus que de mots, et les quelques phrases écrites ne respectaient aucune logique de mise en page. Il y en avait dans tous les sens, certaines même traversaient plusieurs pages, contournant des schémas de ce qui pouvait ressembler à des lieux, qui bien que brouillons, disposaient de beaucoup trop de détails pour être impersonnels. Parmi l’un d’eux, Meven cru reconnaître le clocher de la cathédrale de Viria. En tentant d’étudier les textes, Meven se rendit rapidement compte qu’une partie des mots inscrits sur les feuilles ne lui étaient intelligibles. Il crut d’abord à une calligraphie chaotique de Noah, avant de se rendre à l’évidence qu’il s’agissait d’une autre langue que la sienne.
– Je n’y comprends rien. Avoua-t-il perplexe.
– Il s’agit d’une langue oubliée, confia Noah tout en se grattant le nez, on la pratiquait beaucoup dans mon… Il marqua un temps avant de se raviser. Peu importe, accompagna-t-il d’un rire gêné.
A la vue du profond regard suspicieux de Meven, Noah se vit prendre la défensive.
– ça ne te plait pas ?
Meven chassa les soupçons de son esprit.
– Hein ? Non !
– Non ?
– Si ! Enfin je veux dire, c’est tout de même impressionnant de voir tout ce que tu as écrit.

 Pourvu que ça a un quelconque sens, pensa-t-il alors.

Il se mit alors à observer Noah trier ses papiers en chantonnant des bouts de phrases, ce qui lui remémora leur rencontre deux jours plus tôt. Ce souvenir aussi succinct fut-il, lui donna l’envie de fumer sa première cigarette journalière. Il attrapa le paquet posé sur la table et décida d’en allumer une.
Une forte odeur de tabac mêlée d’arôme chocolatée s’en dégagea, ce qui eut pour effet d’interrompre Noah, pris par la curiosité.
– C’est quoi ce que t’as dans la bouche ? Demanda-t-il.

Sans déconner ? Il ne reconnaît pas une clope ?  s’étonna-t-il.

– Ça ? Traduisit Meven, c’est une cigarette. Tu en veux une ? Demanda-t-il avant de reprendre une longue bouffée.
Noah s’approcha furtivement de Meven avant de le voir recracher sa fumée, pour sûr, il se souvenait avoir vu un objet similaire dans le train.
– Schizein, murmura-t-il.
– T’as dit un truc ?
Noah chassa ses pensées.
– Hein ? Non rien… et, ça sert à quoi une cigarette ?
Après une nouvelle bouffée, il observa la cigarette tenue dans sa main gauche avec un regard perplexe.
– Pas la moindre idée, avoua-t-il amusé. Mais j’y pense, t’as quand même pu placer toutes ces paroles malgré le chant déjà présent sur le disque ?
– De quel chant parles-tu ?
– T’as pas entendu les parties gutturales sur les morceaux?
– C’était quelqu’un alors ? Questionna-t-il surpris.
Devant l’incompréhension totale de Noah, Meven éclata de rire, juste avant que cinq coups forts se mirent à frapper la porte d’entrée, faisant sursauter les deux colocataires.
– Police de Viria ! Alertait une voix rauque, Ouvrez !

Dès lors, Meven s’était complètement raidi, avant de foncer dans sa chambre en soufflant des injures. Lorsqu’il entendit le verrou de l’entrée s’ouvrir, il pila net, aussi silencieux qu’un mort. Il entendit alors au loin la voix de Noah :
– Tiens, bonjour Shan.
– Salut Noah, bon alors, il est où l’autre ahuri ?
Noah passa sa main droite sur sa nuque, tout en pointant de la gauche la chambre de Meven.
– Il a couru par là je crois.
Shan s’esclaffa à la venue de Meven dans le salon, complètement atterré.
– Sale enfoiré, soupira Meven avec un léger sourire, ne refais plus jamais ça !
– Quoi donc ? Questionna Noah.
– Tu me rappelleras de lui apprendre la notion d’illégalité à Viria. Plaisanta Meven en se rapprochant pour saluer son compagnon.
– Je n’y manquerais pas, confirma Shan avant d’épauler les deux colocataires. Mais plus tard si tu veux bien, une répétition nous attend !
– C’est pas avant ce soir, rappela Meven d’un ton amer.
– Certes, mais avant ça va bien falloir fringuer l’autre candide, rétorqua Shan en pointant du pouce Noah. Il ne va pas prendre tout le temps tes habits, si? Je viens te voir pour te dire que le marché aux puces est ouvert sur la grande place de Viria, le textile ne coute presque rien là-bas, on s’y fringue avec trois pièces.
Meven et Noah s’échangèrent alors un regard complice.
– On marche !
– Parfait reprit Shan, allons bouffer pitié, je meurs de faim.
– Si t’invites, comment refuser, s’essaya Meven.
– Très drôle, tu rates jamais une occasion de manquer mes jours de paie toi, hun ? T’as de la chance que Noah t’accompagnes, tu me regarderais manger sinon !
– Ta générosité est décidément sans limite, ironisa Meven.
– J’arrive tout de suite ! Annonça Noah en ramassant ses feuilles. Oh, j’oubliais…

Noah marcha rapidement en direction de sa chambre pour empoigner un crucifix en bois.
– Maintenant on peut y aller, sourit-il.

 


 

 

 

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