chapitre 15

 

– Mev, bordel qu’est-ce que c’est que c’est que ces manières? Tu m’as habitué à mieux !
Le port de Viria se situait dans une imposante enclave en ville basse. Le seul moyen d’accès terrestre se limitait à un double pont, semblable à tous ceux joignant les différentes zones de la métropole.
Bien que non interdite aux public, aucun citoyen ou même touriste ne s’aventurait au-delà. Pour cause, la majorité des trafics illégaux s’opéraient sur les quais.
– Du calme vieux crouton, je t’apporte du neuf.
– T’as intérêt à ce que ça m’intéresse, sale gosse !
Les insultes fusaient au tour à tour, la plupart basé sur l’âge de l’autre. La tournure de la conversation inquiéta en premier lieu Noah qui était resté à l’écart à la demande de Meven, lui-même s’approchant rapidement de son interlocuteur, avant de lui porter une franche accolade.
Il expira fortement en signe de soulagement.
Une vie entière séparaient l’âge des deux hommes qui se tenaient juste devant lui, il ne parvenait cependant pas à entendre la conversation. Seuls quelques gestes se faisaient. L’espace d’un instant, Meven pointa du pouce derrière son épaule, visant Noah. Son visage retrouva son air interrogatif.
Quelques secondes plus tard, l’échange se termina d’une solide poignée de main. Meven se retourna vers Noah, un bleu de travail dans chaque main, affublé d’un grand sourire.
– Au travail ! Lui lança-t-il avec le tablier.


19h00
– Dernier arrivage ! Hurla le vieil homme moustachu depuis sa chaise pliante en bois, avant de réajuster énergiquement son journal.
Meven empoigna deux caisses sur le chalutier avant de partir en ligne droite en direction d’un des nombreux hangars servant au déstockage des marchandises. Noah imita ses manœuvres tout du long de la journée, il se demandait à quoi pouvait bien servir autant de poissons.
– Les camions que tu vois alignés tout là-bas, expliqua-t-il tout en posant négligemment les caisses dans une semi-remorque, ils sont chargés d’amener toute cette marchandise aux quatre coins de la ville.
Noah l’observa avec des yeux ronds.
Sans détourner le regard des camions, Meven sentait peser l’expression dubitative de son interlocuteur.
– T’as raison, reprit-il, on s’en fout un peu. Bref… finissons ça vite fait qu’on puisse filer aux répétitions.
– Répétitions ?
– Celle du groupe, tu te souviens du CD que je t’ai donné ? Il posa ses mains sur une pile haute de trois caisses.
– Désolé, je n’ai pas le moyen d’écouter les CD. Noah l’imita avec plus de difficultés.
– Ça ne fait rien, tu verras par toi-même ce soir.
– Ça ira comme ça les morveux ! Le vieux tapa deux fois sur la taule du camion, qui démarra aussitôt.
Noah ne l’avait pas vu se lever de sa chaise, il fronça des sourcils.
– Virez moi ce plancher immédiatement ! Hurla-t-il à la cantonade, le marché de nuit débute plus tôt aujourd’hui, dans cinq minutes je ne vous connais plus !
– Le marché de nuit ? Interrogea Noah.
– T’occupes pas de ça, coupa sèchement Meven d’un regard gêné en direction du vieux, tirant une moue des plus resplendissantes.
– A plus le vioc.
Une rapide poignée de main intercalée de billets se fit. Tâtant l’épaisseur, Meven le dévisagea.
– Tu bosses bien Mev, tu pourrais te faire ce poids de bifton à toi tout seul si tu ramenais un peu ton cul la nuit.
– Merci le vieux, mais je trempe plus là-dedans.
Le vieillard se mit à rire.
– C’est ça, à d’autres. Il bascula sa tête en direction de Noah plus en retrait, bataillant avec une mèche de cheveux.
– Et ramène-moi ton protégé la prochaine fois, les ferrys amarrent dans une semaine.
– Content qu’il te convienne le vioc.
– C’est ça, maintenant dégagez mes lieux et fissa ! Rétorqua-t-il en chassant l’air de sa main.
Sitôt la transaction effectuée, les deux hommes tournèrent leurs talons dans deux directions opposés.
– Rentrons, Noah.

Sur le chemin du retour, Meven raconta plus en détail le bilan de leur journée, tout en partageant les billets en deux tas égaux. Comme Noah n’était pas de la ville, il dut par la même occasion lui expliquer le système monétaire de Viria.
Arrivé au niveau du double pont, Meven s’arrêta en pleine explication, détournant le regard vers la mer.

– Quelque chose ne va pas ? Demanda Noah.
Meven lui sourit.
– Non, rien de bien méchant, je profite juste du coucher de soleil.
Derrière eux, une demi-douzaine de camions aux vitres teintées entamait la traversée du pont. Les multiples bruits de dépressurisations étaient insoutenables, lui remémorant certains souvenirs qu’il aurait préféré garder enfouis. Quand les bruits de moteurs se perdirent plus loin dans le port, Meven se décida à reprendre sa route sous le regard suspicieux de Noah.
Il se retourna, son air avait déjà changé :

– T’as déjà vu à quoi ressemblent des locaux de répétition ?
– Pas vraiment, répondit Noah en jetant un regard à ses chaussures, je n’ai jamais fait de chant en dehors des églises et des cathédrales.
– Je vois…
– C’est grave ? Je veux dire, tu cherches peut-être quelqu’un d’expérimenté dans ce domaine, non ?
– On verra. Certaines choses peuvent s’apprendre, d’autres pas. Ne t’en fais pas, tu comprendras en temps voulu.

Quelques minutes plus tard, Meven entreprit un rapide aller-retour dans son appartement le temps d’empoigner sa housse de guitare, laissant Noah patienter sur le palier du rez-de-chaussée.
– Allons-y, annonça-t-il après avoir refermé la porte codée de l’immeuble, les studios de répétitions ne sont pas très loin.


 

 

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