chapitre 12

 


 

Schizein alerta Noah quelques minutes avant l’entrée en gare.
Sa main recouvrait l’intégralité de son épaule, qu’il secoua énergiquement.
– Réveille-toi gamin. Si tu ne veux pas que ton aventure s’arrête ici même, tu ferais mieux de te hâter.
Il n’eut en réponse qu’un gémissement. Aussi entreprit-il de retirer sèchement la boule de vêtement dont se servait Noah en guise d’oreiller, acte qui pour sûr sortit le jeune homme de ses rêves d’enfant. Il se releva en plaquant ses paumes sur ses yeux, feignant de retirer les cernes de son visage.
– Sommes-nous arrivés ?
– Le train entame son premier virage avant le terminus, grommela-t-il. Il y en a quatre au total, tu sauteras au troisième, le train s’immobilise presque à cet endroit.
– Compris.
– Une fois à terre, marche en direction du sud-ouest. Tu atterriras dans le quartier de la vieille ville, ensuite, dieu seul sait ce qu’il t’arrivera.
Il ricana.
– Je lui fais confiance, souriait le garçon en tassant les habits dans son sac.
– Le remington, enchérit Schizein, enroule un de tes vêtements autour, le brillant attire les mauvais regards dans cette ville.
Tandis que Noah s’exécutait, le train amorçait son deuxième virage.
Schizein fouilla dans son balluchon avant d’en ressortir ce qu’il y cherchait.
– Autre chose dit-il, prends ça.
Entre l’index et son majeur, ornait une septième phalange dorée.
– Je vous l’ai déjà dit, je ne veux pas de balles, je refuse.
– Je ne te le demande pas, je te l’impose.
Noah fronça des sourcils sans quitter des yeux ses mains plongées dans son sac.
– C’est un non catégorique.
Sur ces mots, le balafré se releva en foudroyant le garçon à genoux d’un œil meurtri.
– Aussi pur que tu puisses le prétendre petit, tu as commercé avec moi, Schizein, marchand de mort depuis que mes jambes m’ont appris à courir. Et si l’on m’apprend un matin qu’un môme a été retrouvé gueule ouverte sur le trottoir parce que son fournisseur n’a pas eu l’obligeance de lui donner de quoi tirer, c’est mon honneur de marchand qui sera remis en cause.
Il cracha.
– Réfléchis bien à ce que tu vas me répondre avant que je l’utilise sur toi comme suppositoire, car où qu’elle soit, tu quitteras ce train avec cette balle!
Noah se surprit à lui sourire.
– On peut dire que vous savez commercer, dit-il en tendant sa main.
Schizein y déposa la balle avant de reprendre.
– Libre à toi de t’en acquitter une fois en ville. Apprêtes toi, le train entame le troisième virage.
Noah ouvrit en grand la porte coulissante du wagon.
Un vent tiède balaya ses cheveux dans un mouvement anarchique, une odeur lointaine de pollution s’empara du wagon.
– Aussi surprenant que cela puisse paraître, vous allez me manquer Schizein.
Le balafré s’esclaffa.
– Tâche de ne pas mourir trop tôt gamin.
– Entendu.
Le train alors en décélération continue, atteignit une vitesse de marche. Noah y descendit sans mal, tout en continuant de marcher dans le sens des rails, le train reprenait déjà de la vitesse.
– Au revoir Schizein ! Cria-t-il.
– Adieu ! Se moqua le balafré avant de refermer le compartiment.
Une fois la totalité du train disparue de son champ de vision, Noah tourna ses talons en direction du sud-ouest tout en réajustant son sac à bandoulière.

– Viria’s District, souffla-t-il.


Devant lui, une vaste plaine surplombée d’une brume grisâtre. En fronçant le regard, il devinait quelques grands bâtiments, de longs fleuves et canaux circulaires séparant la ville en plusieurs quartiers, et en son centre de grands buildings perçant le nuage de pollution.

Il dévala plusieurs pentes terreuses, marcha sur de nombreux sentiers, puis traversa un grand terrain en construction. Une pancarte grand-format promettait une immense structure carrée et quadrillée de fenêtres.
Plus loin au nord, Noah devina l’accès aux trains de Viria, tellement imposante comparé à celle qu’il avait pu voir sur A’Shamay. Seules ces immenses lettres G A R E placardés sur l’enceinte du bâtiment le persuadait d’en être une, tellement la démesure de ce monde lui paraissait vertigineuse. Il baissa le regard jusqu’à apercevoir de nombreuses voitures identiques garés devant le bâtiment. Plusieurs hommes en uniformes scrutaient les quais, interrogeant plusieurs passagers. Noah recula instinctivement de quelques pas.
« Sud-Ouest » se répéta-t-il, avant de tourner les talons le pas pressant vers une ruelle opposée à la gare.
Il marcha longuement dans la zone tertiaire, imitant les passants qui l’entouraient, jusqu’à une agglutination de personnes qui se créa devant lui.
– Excusez-moi monsieur, pourquoi nous arrêtons nous ?
Une tête se retourna vers Noah, scrutant de bas en haut le jeune garçon.
– Pour ne pas se faire écraser, pardi, celle-là on ne me l’avait jamais faite tiens !
Il éclata de rire avant de suivre le flux de piétons, le feu passa au vert.
Noah lui emboîta le pas non sans crainte, scrutant des deux côtés les voitures bourdonnantes et alignées.
Il aperçut au loin un grand pont, il se souvenait l’avoir déjà vu plus tôt dans la journée peu après sa descente du train. Il se résigna à y aller, ne voyant pas d’autres endroits familiers autour de lui.



C’est donc ça la mer?

Noah avait traversé la moitié du pont, basculant tout le poids de son corps contre la rambarde de sécurité, fermement empoignée à l’aide de ses mains. Souriant chaque fois qu’une bourrasque de vent l’atteignait, restant là, plusieurs minutes à admirer le flux de l’eau, se perdant dans ses pensées, puis se surprit à bailler. Il s’assit dos au grillage, observant le flux urbain. Ses yeux se fermèrent petit à petit, s’habituant à la pollution sonore, puis finit par s’endormir.


Noah’s song



17h00

Un petit bruit métallique à ses pieds réveilla le jeune garçon. Sa vision était trouble, il resta dans sa position fœtale quelques secondes, le temps de se rappeler où il était, pourquoi il y était. Ses yeux se posèrent devant lui, scrutant une rondelle métallique bronzée sur laquelle figurait un petit chiffre.
Noah la ramassa pour l’étudier de plus près; sur le recto était gravé un arbre fruitier ainsi qu’une date épousant la courbe de la pièce, il n’en avait jamais vu de la sorte. Le ciel s’était beaucoup assombri, le soleil ne faisait déjà plus partie de son champ de vision. Noah se releva avant de porter un nouveau regard sur le fleuve, maintenant imperceptible. Il envisagea finir sa traversée vers un quartier plus éclairé, et noir de monde.
Le pont derrière lui, Noah découvrit une toute autre facette de la ville : Devant lui se dressait un grand boulevard lumineux, une des plus grandes rue piétonnes et touristique de Viria appartenant à la vielle ville. La rue s’illuminait grâce aux lampadaires ouvragés d’avant-guerre ainsi que les vitrines des magasins, chacune se voulant plus vive qu’une autre. Des musiques de fête venaient accompagner le bruit des foules, l’avenue s’étendait à perte de vue. L’ambiance qui y régnait rendait Noah heureux. Il huma alors une odeur sucrée, lui rappelant qu’il n’avait encore rien mangé depuis les dernières vingt-quatre heures.
Il s’avança machinalement vers un stand de pâtisserie en scrutant l’étalage avec des yeux ronds, et prit dans ses mais un feuilleté qu’il croqua à pleine dents.
– Hé ho toi là-bas! hurla une voix derrière l’étalage, tu dois payer, et ensuite tu manges !
– Payer ? Répondit Noah en piochant à nouveau dans l’étalage.
– Tu m’as très bien compris gamin, maintenant donnes les pièces !
Noah fouilla dans sa poche de droite et en sortit la petite pièce bronzée avant de la remettre dans les mains du vendeur.
Tandis que ce dernier restait béat, Noah se laissa tenter par deux muffins aux pépites, qu’il rangea eux aussi dans son sac.
– Mais ma parole c’est qu’il se paye ma gueule avec sa mitraille ! S’exclama-t-il en piochant un immense rouleau à pâtisserie. Tu vas voir ce que j’en fais des voleurs à l’étalage dans ton genre !
– Quoi ? Mais…
A peine eu-t-il le temps de dire un mot qu’il sentit une main se refermer sur son épaule. Noah recula habilement, avant de se mettre à courir.
Il crut ne jamais réussir à suffisamment le distancer, aussi vite qu’il courrait, esquivait les passants, il parvenait toujours à entendre le marchant scandant des « Au voleur ! » se rapprocher derrière lui.
– Sud-Ouest, se répéta-t-il en détalant.
Après plusieurs carrefours, il décida de prendre une intersection, et coupa à gauche. Ayant jeté un rapide coup d’œil par-dessus son épaule, il décida de s’arrêter quelques mètres plus loin. Il était à bout de souffle, et son poursuivant le fut visiblement bien avant lui.
Le garçon posa ses mains sur ses genoux pour éviter de tituber, tout en reprenant sa respiration. Autour de lui, les passants le dévisagèrent, il pouvait sentir le poids des regards peser sur lui.
Après quelques instants, Noah décida de reprendre sa route. Ses mains serraient la bandoulière de son sac, il marchait la tête baissée, en scrutant les mouvements de pas. Plus loin dans l’allée, son regard se détourna du sol lorsqu’il vit à son niveau l’imposante cathédrale de Viria. Son architecture lui rappelait l’abbaye A’Shamay, il sentit des larmes monter.
– Quelle folie ai-je eu de m’enfuir, se dit-il.
Noah s’approcha de la porte boisée en chancelant, peinant à l’ouvrir, et traversa le long couloir de pierre. Arrivé dans la nef, il alluma un cierge d’une main tremblante puis traversa la salle commune avant de s’effondrer, les cloches de la cathédrale se mirent à sonner.
Il fixa les dalles poussiéreuses, son regard était vide, perdu dans ses pensées.
A la dernière résonance des cloches, ses lèvres s’ouvrirent.


 

 

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