chapitre 10

04h40 du matin. Noah était toujours affalé sur le plancher, il n’avait pas bougé d’un poil depuis son embarcation, cela faisait maintenant plus d’une vingtaine de minutes qu’il était couché là, sur le ventre, en plein milieu d’un wagon vide de cargaison. Dans sa tête se posait un tas de questions, sans vraiment se les adresser à lui-même.

Comment ai-je pu en arriver là? Vers quoi je m’embarque? Je n’ai nulle part où aller, où vais-je dormir?

Après toutes ces péripéties, il se rendit enfin compte qu’il lui fallait des ambitions nouvelles dorénavant, autres que celles qui consistait bêtement à s’évader.

Des larmes se mirent à couler, humidifiant davantage le plancher, des larmes non pas neutres cette fois, mais prises entre la joie d’un tout nouveau départ, et la tristesse de n’avoir à partir de maintenant, ni chez soi, ni personne à ses côtés pour pouvoir extérioriser tout ce dont il avait sur le cœur depuis son départ précipité. Son abdomen se mit à faire des à-coups, d’abord très espacés les uns des autres, puis très rapprochés par la suite. Il pleurait. Riait. Ne sachant lequel de ces deux sentiments extérioriser en premier. Il se sentait saugrenu, se faisait lui-même de la peine.


Dirty’n a train



Il se mit à fermer les yeux pour se reposer enfin, avant de les rouvrir assaillit de peur et de tourment.
Le bruit métallique d’une culasse tapant contre un canon de revolver se fit entendre, suivit de près par celui d’une amorce de percuteur.
– Ferme-la, tu veux.

Cela provenait d’une partie enveloppée de pénombre du wagon. Une voix rauque et masculine, dénuée de tout sentiment. Seul le bout du canon était éclairé par le clair de lune.
Noah se releva brusquement, trébuchant à plusieurs reprises, avant de finir sur les fesses, à reculer tant bien que mal à l’aide de ses pieds et mains, tout en restant en face de son interlocuteur.
– Qu.. Qui… Vous êtes qui vous?!
Il recula jusqu’à toucher l’arrière du wagon. Il tâta derrière lui, avec de rapides coups d’œil entre sa main et celle qui tenait l’arme, comme s’il n’en revenait pas qu’il y avait un mur, le wagon lui parut soudain bien plus petit.

Pris au piège, pensa-t-il.

L’homme dans la pénombre se leva et fit quelques pas devant lui, se montrant alors à la lumière lunaire. Vêtu d’un chapeau de cowboy, et d’un accoutrement d’ancien temps, l’homme paraissait balafré. Sans dévier l’arme de sa cible, il prit de sa main droite, une cigarette de sa veste, et sorti un antique briquet. La flamme dégagée parvenait à éclairer la quasi-totalité du wagon, laissant paraître de façon plus poussée les cratères infligé à son visage, et par la même occasion, celui du garçon terrorisé.
– Toi, t’es qui.
Sans attendre, il s’exécuta à répondre, de peur que le balafré exécute les faits d’une toute autre façon.
– J..juste une âme égarée.
Le balafré le dévisagea, avant d’éclater de rire, d’un rire gras qui terrorisa Noah autant qu’il le rassura.
– T’es trop fort petit, si tu voyais la gueule que tu fais en ce moment! Tout en s’essuyant le visage de sa main armée, avant de rentrer son revolver dans son étui assigné. Ton nom.
– Noah, s’empressa-t-il de répondre.
– Pas ton prénom sombre idiot, ton nom!
Son corps tremblait.
– Je.. J’en ai pas.
Il le dévisagea pensant d’abord à une plaisanterie. Mais voyant le regard brillant du jeune garçon, les habits qu’il portait, et le crucifix en bois autour de son coup, il comprit assez vite d’où il venait, et la raison pour laquelle cet être n’avait pas de nom.
– Recueilli dans un couvent, pas vrai?
– Oui, acquiesça-t-il.
Tseuh.. Bienvenu à bord Noah, moi, c’est Schizein! Je peux savoir qu’est-ce que tu fous dans ce train?
– C’est à dire que… J’ai fugué, des choses ne tournaient pas en ma faveur là-bas pour moi.
Sans le vouloir, Noah se confia à cet homme, un climat serein se mettait en place. On l’avait pourtant menacé avec une arme chargée, une vraie. Il avait conscience que ce climat ne se prêtait pas du tout aux événements, mais il décida toutefois de se fier à ses instincts. Après tout, cet homme pouvait bien répondre à certaines de ses questions.

Quelques instants après, l’homme balafré s’assit à côté de lui, ce qui produisit de nombreux bruits métalliques, rendant Noah encore plus curieux qu’il ne l’était.
– Je sais que c’est pas vraiment à moi de poser les questions… Il pensa au revolver, mais vous, qu’est-ce que vous faites ici?
L’homme répondit avec un relâchement complet, marquant la fin des hostilités.
– Je suis un marchand ambulant, je me rends là où les personnes sont susceptibles d’acheter ce dont je vends.
– Et vous vendez quoi au juste ? De l’argenterie ? Des pièces détachées ?
– Des armes. Dit-il avec le plus grand calme.

Noah n’en revenait pas, sa toute première rencontre avec le monde à l’extérieur de l’enceinte du monastère, était avec un malfrat qui refourguait des armes en toute impunité.
– Des armes? Mais nulle personne n’a besoin d’arme ici, le pays n’est pas en guerre.
– Là où on va, est un monde totalement diffèrent du tiens. La cambrousse dont tu viens n’est pas habitée par des millions d’habitants, je me trompe? Et là où il y a des hommes, il y a des conflits, et plus il y a d’hommes, plus les conflits sont important. Les armes sont pour certains, une nécessité. Pour le travail qu’ils effectuent, pour la sécurité de ce qu’ils chérissent, et avant toutes choses pour leur propre sécurité. Gamin, nous vivons dans un pays qui est actuellement régi par les armes et la peur des autres. L’homme est xénophobe par nature, et cette peur mutuelle les poussent tous à s’armer pour défendre leurs droits. C’est comme ça, et pas autrement.
Il tira une bouffée de sa cigarette, avant de reprendre.
– Toi aussi gamin, tu ne seras pas en lieu sûr sans un de ces petits bijoux, là-bas c’est pas ton dieu de malheur qui va te protéger.
– Il en vient à tout le monde, le choix de se rattacher ou non à mon Dieu, toutefois aucune âme n’est épargnée. De plus les armes me répugnent, elles sont vulgaires et inutiles, je ne suis pas intéressé.

Le balafré ouvrit sa veste, et sorti une arme soyeuse, noire, d’une brillance déconcertante, reflétant le clair de lune sur le visage de Noah. Le symbole de deux rapières ornait le corps de l’arme, le tout sculpté et plaqué or avec une crosse en noyer.
– Remington¹, calibre 44. Un petit bijou des siècles derniers, t’as raison dit-il en tournant sa tête vers le jeune garçon tout en souriant, avant de poser son regard sur l’arme qu’il brandissait négligemment: C’est répugnant.
Il avait du mal à l’admettre, mais le revolver dégageait une majestueuse aura. Il ne s’était jamais fait une telle image d’une arme.
Il repensa une fois de plus à tout ce qu’avait dit le balafré, il avait l’air d’en connaître bien plus que lui dans les rapport sociaux.

Mais tout de même pensa-t-il, une arme…

Noah se mit à basculer la tête en arrière, avant de la laisser tomber en direction de son interlocuteur, son air avait changé, comme si la vue de cette arme l’avait totalement transformé.
– Combien.
– Il est trop cher pour toi gamin, mais j’ai d’autres modèles si tu …
– J’ai dit combien.
Schizein esquissa un sourire.
– Trois cents, avec les munitions.
– Deux cent cinquante, et je ne veux pas les munitions. Si ce que vous dites est vrai, alors il est tout à fait légitime dans un contexte de protection, de porter un moyen de se défendre. Toutefois je n’ai aucune envie de tirer sur qui que ce soit, intimider en cas d’extrême urgence sera pour moi le paroxysme défensif à ne pas transgresser. Mon dieu n’autorise aucun assassin.
Noah avait conscience qu’en demandant une telle offre, il commettrait un acte à la limite de l’impardonnable.

Le châtiment sera lourd, se dit-il.

– Tu me plais bien gamin, j’accepte ton offre. Compte les billets, il est à toi.
Noah sorti les billets de sa poche et en tira deux cent cinquante, il ne lui resterait plus grand chose après un tel achat.
– Tenez, ils sont à vous.

Durant le reste du voyage, bien que la tension avait chuté après la conclusion d’une vente plus qu’intéressante, elle n’en restait pas moins présente.
Noah ne pouvait défaire du regard sa toute nouvelle acquisition, il l’auscultait, en posant ses doigts gelés au contact du métal, il était anxieux, et mort de fatigue. Cependant, il se refusait à fermer l’œil, il n’était pas seul à bord.
– T’as l’air mort petit, repose toi un peu, le train est en convoi direct, il ne s’arrêtera pas avant 07h30 du mat.
– Sans vouloir vous offenser Schizein, je ne vous fais pas confiance. Qu’est-ce qui me dit que vous n’irez pas reprendre l’arme pendant mon sommeil?
– Mais ton dieu l’a dit! Pouffa-t-il: «Aime ton prochain», et il se trouve que je suis cette rencontre. Il tira un sourire malicieux. Si j’avais voulu te détrousser, dit-il alors, je l’aurais fait au moment même où t’avais foutu les pieds dans ce wagon.
Noah n’était pas à l’aise, le balafré aurait pu dire n’importe quoi, qu’il ne se sentirait pas plus en confiance. Cependant…
– Je suppose que je n’ai pas vraiment le choix.
– T’auras toujours le choix p’tit gars, garde bien ça en tête. Mais pour ton bien, je me répète: Repose-toi. Le terminus n’est plus bien loin maintenant, je te réveillerais avant l’arrêt, la vitesse du train baisse lors du virage de l’entrée en gare, tu pourras sauter à ce moment-là. Je te déconseille d’attendre l’arrêt complet si t’es recherché dans ta cambrousse.
Tout en amassant ses affaires pour former une boule compacte et confortable, il lui répondit.
– Aucun risque qu’on me recherche, je ne suis rien, sans nom, sans visage. Mais peut-être avez-vous raison, mieux vaut ne pas prendre de risques inutiles et sauter avant l’arrivée en gare. Je compte sur vous.
Aussitôt cette phrase achevée, ses yeux se fermèrent, laissant place à un ultime silence.

Schizein le regardait fixement, pensif.

Bordel, se dit-il, qu’est-ce qui va bien pouvoir t’arriver une fois là-bas… J’me le demande.

Il se ralluma une cigarette.

Cette ville n’est pas facile petit, non.
Cette ville, n’a rien à voir avec ta campagne paisible.

Sur cette pensée, il sorti de son sac un petit objet métallique, de la taille d’une phalange.
C’était une balle de Remington, calibre .44


¹: Revolver doté d’une chambre à six coups.

 

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