chapitre 1

 

La brume s’intensifiait depuis l’aube, marquant un début d’année s’annonçant pour le moins glacial.

Le vent dansait avec les germes de blé de février, des vagues se manifestaient, comme un océan vert qu’offraient les hectares complets de plantation. A’shamay. Petite commune d’un pays tangible, si bien qu’un havre de paix similaire à cette campagne semblait irréel.

En cette fin d’hiver, d’une matinée fraîche, les oiseaux ne chantaient plus. Une mélodie pourtant, survolait l’air, se mélangeant au vent, mourant dans les contrées plus reculées. Des lyriques vertueuses, c’était un chant, des louanges, d’une tessiture soprano, celle d’un jeune garçon.

Hjartað Hamast, Eins Og Alltaf, En Nú Úr Takt Við Tímann ¹

Elle provenait d’un monastère, aussi ancien que le village où il résidait. En s’en approchant, on pouvait imaginer les paroles s’envoler au milieu des cloîtres, taillés dans une pierre blanche.

Tala Upphátt Og Ferðast Inni Í Mér Leita, Ég Leita Af Lífi Um Stund ²

Mais le chant venait de plus loin encore. Au-delà des cloîtres, séjournait une petite église dans laquelle, si l’on voulait mettre fin à l’œuvre lyrique harmonieuse en ouvrant ses portes en bois clouté, on aurait pu apercevoir l’être…
On frappa brusquement.
S’ensuivit un court silence, les lèvres bougeant, sans son sortant. Au loin, les oiseaux chantaient de nouveau.


A‘Shamay



Les portes massives s’ouvrirent, marquant la fin de ce concerto, aussi bref fut-il.
Un petit homme massif et défraîchi déboula dans l’église, vêtu en tout et pour tout, d’un camail noir, d’un massif crucifix autour du cou, et d’une corde blanche nouée à la taille. D’une démarche rapide et énergique, il parvint jusqu’à la nef centrale en quelques pas, avant de s’arrêter, quelque peu essoufflé.
– Noah.

Au niveau du transept, se trouvait un garçon, distant d’une majorité qu’on ne pouvait soupçonner, à en voir sa fine silhouette pâle encore pleine de ressources, d’énergie. L’appel de son nom lui suffisait pour mettre fin à ses activités. Il se retourna vers son interlocuteur, le fixant de ses yeux bleus et purs.
– Quelque chose ne va pas, Père Gabriel ?
Il se rapprocha de son interlocuteur, sachant très bien que son passe-temps prenait fin maintenant.
– Rien de grave, rassure-toi. Je viens à ta rencontre, car l’abbé l’a voulu.
– L’abbé? Le dirigeant du monastère ? Il veut me rencontrer ?

De l’enthousiasme se lisait sur son visage, mais au fond, c’était de l’angoisse, plus que tout autre. Noah ne faisait pas partie intégrante du monastère, rien n’empêchait aux supérieurs de le congédier, et ce de façon définitive. Les seules raisons qui les avaient poussés à le garder étaient qu’il se consacrait à de multiples tâches, notamment ménagères. Seul son dévouement au sein du groupe lui avait permis de rester parmi eux, ça et le fait qu’il n’avait pas d’autre endroit où aller.

– Pas directement, non. Il est très occupé. Il m’a chargé de te dire ceci. Ils s’arrêtèrent.

Comme tu le sais, chaque dimanche comme le veut la coutume, nous offrons à nos paroissiens du village, une messe pour prêcher nos bonnes paroles à travers notre contrée. Dans laquelle, nous, les moines d’A’shamay, illustrons les louanges du seigneur par le chant. Et… Tout bien considéré, l’abbé de ce monastère te fait maintenant assez confiance, pour intégrer le groupe de chant grégorien.

Noah sembla subjugué, tout en fixant les yeux du Père Gabriel, il essayait de réaliser ce que cela pouvait signifier. Intégrer l’équipe de chant, impliquait des répétitions à raison d’une fois tous les deux jours, et donc, de réduire ses tâches. Il gagnait sur tous les tableaux, son passe-temps favori viendrait dès lors son activité principale, ses tâches ménagères, bien qu’il ne se plaignait pas à les faire, étaient-elles réduites. Noah essaya de contenir sa joie, sans raison particulière, s’était-il fait la remarque.

– C’est une merveilleuse nouvelle, père, quand veut-il que j’intègre l’équipe ?
Père Gabriel se remit à marcher, suivi de près par son protégé.
– Nous sommes aujourd’hui vendredi, et la messe se déroulera comme prévu le dimanche, il souhaiterait te voir à l’œuvre dès la prochaine prestation.
– Mais… N’est-elle pas dans trois jours, cette prestation ? Jamais je n’aurais le temps de tout apprendre.
– De là-haut, il t’entend chaque jour que Dieu fait, toi et moi savons que tu répètes depuis des mois les mêmes chants que ceux du groupe, tu espérais l’intégrer depuis longtemps, je me trompe ? Tu connais ces morceaux.

Mensonge, Noah lui avait menti. Cet acte anodin aux yeux de tous ne l’était pas pour lui, il s’en voulait, sa joie d’appartenir au sein du groupe s’était déjà envolée, pour laisser place à un nouveau péché qu’il avait commis.

Mon pauvre Noah, se dit-il, ce soir, tu seras puni.

– Tu pourras répéter dès cet après-midi avec les membres, ils en sont informés et t’attendrons alors, ne sois pas en retard.
C’était un regard vide, qu’avait dès lors Noah.
– Au revoir, mon enfant, dit le Père Gabriel, avant de tourner les talons, et disparaître.

-Puni. Se répétait-il à voix basse, oui, tu seras puni.


18h00

Après avoir répété avec la chorale, Noah eut pour charge de récurer tous les sanitaires, dépoussiérer les bancs, et de balayer la cour centrale.

Il s’était tout de suite bien entendu avec le reste du groupe grégorien, son intégration était totale. Cependant, alors qu’il s’appuyait sur son balai craquelé, il ressentait cette désagréable impression, celle d’être sali, impur, indigne de sa situation.
– Non, je ne vous mérite pas, pensait-il, j’ai une fois de plus sali votre maison.
Il reprit son travail de plus belle, doublant les coups, les yeux rivés sur le granit, les larmes, sur le point d’humidifier le sol.
– Je me purifierai
Cette phrase marqua une nouvelle fois son esprit, il la connaissait si bien, que jamais il ne pourra l’oublier. Le soir, il décida de faire un jeûne.


00h00

Cette fois, le silence et les ténèbres dominaient le monastère, excepté une petite cellule située dans l’aile droite. Au fond du couloir, un mince filet de lumière se dessinait sous une porte de vieux bois. Et le son, claquant, désagréable et affligeant des lambeaux de cuir sur un corps meurtri, un son qui sans cesse, se réitérait à un rythme frénétique.

Ses yeux trahissaient de la folie, de la haine, et de la honte.

Je me purifierai, se répétait-il encore et encore. Ses mains tremblaient comme à leur habitude, il n’en était pas à sa première fois, loin de là. Aussi longtemps que ses forces lui permettaient, Noah continuait. Sa passion et sa dévotion pour son Dieu le menaient à pratiquer de temps à autre l’autoflagellation, lorsqu’il se trouvait dans une situation contradictoire ou au-devant d’un conflit intérieur. Il ne savait réagir autrement que par la violence sur lui-même. Incapable d’extérioriser, entouré par sa honte, il ne pouvait se résoudre à en parler, persuadé de ses torts.

Il ne voyait dans son acte que la seule échappatoire possible à tous ses problèmes, chasser ses démons par la façon la plus douloureuse et humiliante, marquant son dos brûlant, rougeoyant, les traces d’un châtiment qui jamais ne pourra disparaître.

Il s’effondra sur le pavé gras, frôlant la perte de conscience.

– Tu es pardonné, se dit-il à lui-même avant de fermer les yeux.


¹: Le cœur bat, comme toujours, mais cette fois hors de la course du temps.
²: Je parle tout haut, et voyage en moi-même, cherchant. Je cherche la vie.

 

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