chapitre 29

 


L’odeur laissé par l’effervescence des groupes précédents persistait dans la fosse du Sharly’s Color, il fallut plusieurs minutes à Keph pour s’en accommoder. Seuls quelques relents de sueurs de jeunes hommes au torse nu derrière elle venait à réveiller son odorat. Le publique, majoritairement masculin, semblaient s’impatienter au fur et à mesure que le passage du groupe précédent s’éloignait et que les verres se vidaient. Certains criaient des absurdités décrochant certains sourires, d’autres sifflaient à l’attention du prochain groupe. De celui qui clôturerait la soirée.

On dirait que je suis venu juste à temps pour le dernier groupe. Arkorner, ça veut dire quoi exactement ? Surement un terme lié au monde de la musique, où bien à une mythologie quelconque d’une civilisation morte, pas la moindre idée.

Le plafonnier s’éteignit alors subitement, plongeant la salle entière dans la pénombre, accompagné d’une marée de cris d’enthousiasme assourdissant et d’applaudissement inutiles.
Quelques secondes passèrent avant que les quelques projecteurs de fortunes se mirent à éclairer peu à peu la scène, vide.

Je pensais les concerts plus calibrés que ça, ils sont en retard ? La politesse des artistes qu’ils disaient. Remarque, tout ça me laisse le temps d’ajuster mes réglages.
Elle esquissa un sourire.
Cette positive-attitude commencerait presque à m’inquiéter…

L’angoisse redescendait peu à peu, la peur de la foule semblait stagner tant qu’elle demeurait immobile, il était maintenant temps de faire ce pourquoi elle était venue.
Après quelques instants passé à nettoyer son objectif et à assembler son boiter, Keph jeta un regard au parquet brun frappé d’une lumière chaude, une armada de câbles d’un noir sali gisaient au sol, reliant plusieurs machines aux instruments et microphones, parsemé dans tout l’espace qu’offraient les planches du Sharly’s Color. D’un coup d’œil plissé, Keph s’aventura à lire les inscriptions gravées sur les hauts des guitares qui reposaient sur le parquet brun et gras. Sans succès, le brouillard de scène, qui donnait à tout ce paysage une certaine aura, l’en empêchait.
Elle décida alors de battre en retraite sur les réglages de son argentique.

Ça craint, si les lumières restent aussi basses je vais devoir exploser l’iso pour qu’on puisse y voir quelque chose.

Une chance que le grain de l’argentique soit moins dégueu, on compensera ça avec une ouverture faible…
De légers mouvements sur l’arrière scène coupa court ses pensées. Au loin, une petite silhouette s’avança en direction du proscenium. Elle l’identifia.
Pâle, de petite taille, au visage juvénile, et à la chevelure étonnamment blanche. Son regard se tourna alors vers ses mains.

C’est quoi ça, son micro ? Non, c’est…C’EST… !

– Il a un révolver ! Cria subitement une voix dans la foule.
Il n’en avait pas fallu plus.

Dès cet instant, tous se reculèrent autant que la salle le leurs permettait, laissant Keph seule, comme si une aura meurtrière l’entourait. Ses mains se resserraient lentement sur son appareil, atteignant le bout de ses forces. Au travers de tous son corps, ses articulations lui faisait horriblement mal, mais elle ne pouvait se restreindre à bouger.
Pris d’une peur mêlée d’incompréhension, son corps se refusait catégoriquement de faire le moindre mouvement.
Seuls ses yeux le pouvaient encore, alternant entre cette main, tenant cette meurtrière arme à feu, et le visage innocent de celui qui en était le propriétaire.
C’est alors que le jeune homme face à elle s’avança davantage jusqu’à s’arrêter devant un pied sur lequel ornait un micro au grillage cabossé. De ses deux mains, il ouvrit le barillet du revolver, laissant apercevoir aux yeux de tous les six creux lisses et brillant de son arme. Noah y inséra dans l’une d’elle une balle lustrée, et fit tourner le chargeur à roulette d’un revers de la main, créant un cliquetis interminable. Puis, d’un mouvement de poignée souple, replaça le chargeur en pleine course dans le remington. Il prit enfin la crosse en noyer de ses deux mains, et colla le bout du canon de son arme sous son menton pâle.
S’en suivi un petit bruit métallique, celui d’un chien armé, celui qui précède toujours une tragédie, celui pour Noah, d’un prélude, de son prélude.

Bordel Keph, fait quelque chose, un truc, n’importe quoi, bouge, bouge… BOUGE !

Dans un réflexe obscur, Keph usa le peu de force restant pour plaquer son argentique sur sa rétine, comme pour se protéger. Son index droit tremblait, alors que son crâne lui faisait un mal fou.
Alors que le jeune garçon fermait ses yeux, Keph se décida à appuyer sur le déclencheur.
Dans la salle, plus personne ne parlait, ne bougeaient, ni même ne respiraient. Le temps semblait ne plus faire effet dans le miteux bar de la zone tertiaire de Viria’s district.
C’est enfin que tous entendirent le puissant et libérateur bruit d’impact d’un métal frappant un autre métal.
Keph pensa tout d’abord que le bruit venait de son appareil, puis vit au travers de son objectif, la silhouette candide rabaisser son arme. Le mal était fait, au travers du bar entier, deux clics percutèrent dans un même instant. Celui d’un argentique et d’un percuteur, ne rencontrant aucune matière, venant à mourir appuyé sur la structure de l’arme.
La bulle temporelle se perça alors ; dans toute la salle, on pouvait ressentir des brèves respirations renaître, quelques chuchotements timides, mais tout s’effaça lorsque deux coups cataclysmiques de charleston ouvert vinrent combler tout le silence restant du Sharly’s Color, s’en suivit un puissant accord riche en distorsion d’une guitare.

Dans l’ombre, sans même que quiconque n’y eut prêté attention, Meven, Shan et Tom occupaient déjà la scène, et s’étaient sans attendre mis en action.

Noah se retourna pour y regarder Meven, son visage ne trahissait aucune émotion. Sa guitare seule, se mettait à crier de plus en plus violemment. L’introduction du premier morceau mourut dans une exécution irréprochable, renaissant dans un larsen criard et sali par les diverses pédales d’effet posé sur le parquet gras.
Le refrain se lança alors, Noah se retourna vers le publique encore déboussolé, affichant un visage d’ange.

Les tourments qui sévissaient depuis quelques jours le jeune garçon allaient enfin s’effacer. Car au Sharly’s Color ce soir-là, aucune des personnes présentes n’allait pouvoir l’oublier.

 


 

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