chapitre 22

 

 


Chaussures à l’entrée
Grincement dans l’escalier
Une porte claque

Retour au bercail ma vieille, j’espère que t’as apprécié ta ballade en plein air, parce que c’est pas demain que tu vas y retourner.
Bordel, elle est où cette putain de codéine, mes bras me font un mal de chien.
Cinq gélules, c’est plus du double de ma prescription, ça devrait faire l’affaire en croisant avec de l’antitussif. Dire que cette saloperie se chope sans ordonnance, le monde de la médecine est vraiment laxiste.
Ça me donne pas plus de trente minutes pour faire les tirages avant de devenir une putain de loque à peine capable d’aligner deux mots.
Voyons voir, négatif, check, lampe inactinique, check, agrandisseur, check, Papier baryté, check, bain d’arrêt, check.
Ne me regardez pas avec des gros yeux, c’est la base de l’argentique quand on veut développer ses pellicules toute seule étant donné qu’il n’y a pas de studio de tirage photo dans ma rue. Pensez bien que j’ai eu tous le temps de vérifier.
Je peine à me concentrer sur la première étape d’exposition, mon petit cocktail de médoc commence déjà à faire effet, ce sera pire après.
Tremper le papier dans l’acide éthanoïque fait souvent remonter des vapeurs d’alcool, j’imagine que les humer n’est pas très conseillé, je ne me prive pas d’en abuser.
Quand la réaction chimique finit d’opérer, les tirages font un allé simple sur l’étendoir à linge traçant une diagonale dans ma chambre.
A cette étape, la lampe inactinique n’est plus très utile, mais sa couleur ne m’est pas déplaisante. De toute façon, je suis maintenant trop stone pour aller jusqu’à son interrupteur.

Un faisceau rougeoyant
Des rêves à huis clos
Pensée confuse

A me voir comme ça allongée sans vie sur mon lit telle une droguée, vous devez vous demander pourquoi cette conne prend des opiacés pour guérir une maladie qui ne touche que les os. La raison est que je peux enfin planer au-dessus de cette vie de merde l’espace de quelques heures. Des effets secondaires si on en croit les livres, pensez bien que je me cache de le raconter au Dr.Karl cette enflure serait bien capable de me les retirer.
Mes pupilles se sont dilatées à leur maximum malgré cette lumière qui tabasse de rouge les quarte murs de ma chambre. A la couleur de mes cernes, même un abruti serait capable de remarquer que cela fait deux jours que je ne trouve plus le sommeil. La raison est que cette salope de codéine à beau provoquer des somnolences à répétition, elle procure à forte dose une insomnie, et ce malgré l’irrésistible envie de rendre visite à Morphée¹.

Un spasme violent. Combien de temps j’ai comaté? Encore un autre. Ça y est, t’as réussi à faire une putain de rechute comme indiqué dans les bouquins. À moins que ce ne soit que le vibreur de mon téléphone? Riez, dans mon état actuel, la demi-mesure n’existe pas.
L’écran m’indique Anna, putain qui c’est déjà ça. Je l’aime bien? J’imagine que oui si je l’ai dans mon répertoire. Je décroche? Je sais même pas si je suis capable de dire un mot.
– Sale déchet.
T’es capable de parler, faut maintenant que ça ait un sens, j’espère qu’elle va pas me griller.
Allez, décroche.
– Ouai?
– Allô, Keph? C’est moi, Anna! Alors, tu deviens quoi depuis le temps?
Bordel mais je sais pas qui t’es moi.
– Ah salut, pas grand-chose tu sais, je fais un peu de photo, je shoote… quelques paysages. Pas moi, j’veux dire, juste… les paysages…
Merde, si avec une phrase comme ça elle te grille pas, c’est qu’elle est vraiment…
– De la photo? C’est super cool ça!
Sans commentaires.
– Et sinon… qu’est-ce qui me vaut le plaisir de ton appel, si c’est pas indiscret?
Le mélange commence à se dissiper, je pense pouvoir essayer de me relever de mon lit.
– Vu que ça fait un moment, je me suis dit que ça serait sympa de se revoir autour d’un verre. Qu’est-ce que tu en dis?
Le papier baryté a l’air d’avoir fini de sécher, voyons voir ce que ça donne…
– Pourquoi pas ouais.
– Trop cool ! Tu sais je me disais que…
Je ne l’écoute déjà plus, pas moins de quatre phrases avant de la trouver barbante, ça m’étonne même pas de ne pas savoir qui est cette fille. Mais peu importe, tant que j’ai une raison de sortir de ce trou à rat.

Les premiers clichés ne sont pas extra, j’imagine que c’est normal pour une première fois en plein air. L’effet de masse ressort quand même bien, avec un peu de repique au gris-film y aurait même moyen que j’en sois satisfaite.
Tous ces visages… tous ces gens ont une vie bien différentes les unes des autres. Et pourtant, un élément anodin a voulu que tous se retrouvent sur le grain de ce papier. Certains appelleront ça le destin. Franchement, qu’est-ce qu’il faut pas inventer pour se sentir exister…
– Allô? Keph? T’es toujours là?
Tiens donc, en voilà un cliché bien étrange.
– Ouais ouais, dans trois jours au Delirium Café, j’y serai sans faute.
Presse vite la touche rouge…

C’est fou comme certaines personnes se sentent obligés de raconter les moindres faits et gestes de leur vie insignifiante. Comme si j’en avais quelque chose à carrer.
« Pourquoi accepter un tel rendez-vous alors? » Me diriez-vous.
Je crois bien que l’étape suivante pour combattre ma hantise n’est autre que celle d’accepter une sorte d’entretien individuel. Passer de la masse à une seule personne, me paraît une bonne initiative pour ratisser large dans le domaine du social.
Merde, tout tourne. Je crois que j’ai surestimé mon organisme, je dois me rallonger avant d’être pris d’un malaise. On sait tous ici que s’il y a un duel entre mon crane et le parquet, le parquet gagne.

Tandis que je suis là à somnoler sur mon matelas, j’observe encore mon dernier cliché. Il est raté, c’est indéniable. La focale était pourtant bonne pour le format paysage, mais le flou en premier plan gâche tout. On dirait une tête. Des cheveux blancs ? C’est pas banal quand même. Enfin, vu mon rapport avec le monde extérieur ces dernières années, je suis bien mal placée pour savoir.
Alors à en croire certains, le destin t’aurait donc planté sous mon appareil photo. Si le destin n’a rien d’autre à faire que de me faire gâcher de la pellicule, je m’en passerais bien.
Du hasard pur, cela étant…
Quelle a bien pu être ton histoire, pour tout de même venir à finir sur ce bout de papier?

 

¹: Divinité des rêves dans la mythologie grecque.

 


 

 

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